Baldur's Gate et Dragon Age | La Couronne de Cuivre
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La Grande Bibliothèque Impériale
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Vieux 07/01/2006, 21h37   #1
Cristal
Gnoll
 
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'jour tout le monde ! well pour ceux qui aiment lire et qui rôdent sur ce forum, voilà pour l'instant le premier chapitre d'un roman de Fantasy... c'est l'histoire d'une demoiselle qui fait son nid dans un monde de Centaures ( ) , de double mystérieux ( ) et autres bricoles un peu magiques ( :love: ) dont vous êtes censés raffoler puisque vous traînez dans les parages :notme:
well j'espère que vous aurez le courage de lire au moins ce premier chapitre et plus s'il réussit à vous plaire... !
Any comments are welcome

PS : je sais, c'est super long, mais je ne sais pas où couper... sorry !

1 - Où l’on apprend dans quelles circonstances Nivelle Guise est venue au monde

Guillaume Sagace était un homme riche, fier, et renfermé sur lui-même. Seuls ses clients bénéficiaient de ses attentions, et parfois de son affection. Il s’était marié par respect de la tradition, pour obtenir la bienveillance de la bonne société de la ville d’Ajistre. Il avait rempli ses obligations conjugales afin que ne transpire pas au dehors des murs de sa villa le manque d’amour qui régnait chez lui.
Guillaume Sagace ne comprenait pas à quoi pouvait bien servir sa femme. Celle-ci, cherchant à attirer les regards de son époux par tous les moyens qui lui venaient à l’esprit, avait fini par croire à ses comédies et à se trouver dans un état de maladie perpétuel. Si on en croyait ses plaintes et ses gémissements, elle aurait dû se retrouver morte par dix fois depuis son mariage. Tentant de rétablir ce travers dans sa vie, elle avait comme M. Sagace centré toutes ses distractions et ses empressements sur elle-même et délaissé leurs quatre enfants.
Leur troisième, Nivelle, ayant grandi comme ses frères et sœurs sans tendresse et sans complaisance, que ce fut de la part de son père ou de sa mère, avait forgé son caractère à la recherche de cette affection qu’on lui refusait. Elle ne tâchait pas d’attirer l’attention, bien au contraire : toute son attitude n’était qu’effacement et soumission. Elle essayait de se faire aimer par l’obéissance, espérant obtenir de la gratitude en retour, et méprenait ce sentiment pour de l’amour. Malheureusement, ses petits services ne suffisaient pas pour sortir Guillaume Sagace de ses affaires ou bien sa mère de ses maladies illusoires.

Un soir, la famille Sagace était réunie autour d’un dîner luxueux comme il en dégustaient quotidiennement. M. Sagace se trouvait dans une disposition d’esprit particulièrement sévère ce jour-là. Il avait invité son client le plus important à partager leur repas, et jouait une partie de sa fortune en quelques conversations.
Lucien d’Ajistre, le Seigneur de la ville, l’homme le plus riche et le plus puissant de la région, dînait donc à la table des Sagace. Observant la famille de son négociant en armes, son regard s’arrêta sur ses deux jeunes filles. Bien que l’aînée eût logiquement dû retenir son attention, il préféra s’attarder sur la cadette. Plus jeune, elle était aussi bien plus jolie, son visage allongé encadré par une forêt de cheveux blonds et mangé par d’immenses yeux émeraudes. En revanche, elle était petite, mais cela n’avait jamais gêné Lucien d’Ajistre.
Au cours du repas, Nivelle se rendit compte que le Seigneur d’Ajistre tournait souvent les yeux vers elle. Elle n’avait aucune idée de ce que cela pouvait signifier, mais elle aurait bien aimé qu’il prêtât plus de concentration au propos de son père : Guillaume Sagace serait de mauvaise humeur s’il ne réussissait pas à négocier son contrat avec son client.
En quittant la maison, le Seigneur d’Ajistre exécuta un baisemain des plus élégants sur les doigts fins de Nivelle. Après le départ du grand homme, Philippe Sagace s’approcha de sa petite sœur :
- Quel charme ! s’exclama-t-il.
- Que veux-tu dire ? s’étonna Nivelle.
- Voyons… tu es en âge, à présent. Il n’est que ta première victime.
- Je ne comprends pas, murmura-t-elle.
Désireuse de mettre fin à cette conversation qu’elle ne saisissait pas, Nivelle prit congé de sa famille et emprunta les couloirs de l’immense villa pour regagner ses appartements. Quans sa servant l’eût déshabillée, elle se mit au lit, mal à l’aise.
Elle ne dormait toujours pas lorsque, plus tard dans la nuit, un bruit à sa fenêtre la força à sortir de ses draps. Effrayée, elle s’approcha doucement de la vitre quand l’étrange son se répéta : quelqu’un envoyait des cailloux qui frappaient contre le verre. Elle ouvrit la fenêtre avec hésitation et force tremblements.
- Mademoiselle Nivelle ! souffla quelqu’un.
Elle passa son joli visage à l’extérieur et scruta l’obscurité.
- Qu’y a-t-il ? répondit-elle sur le même ton, sans savoir à qui elle parlait.
- Le Seigneur d’Ajistre vous envoie cette lettre. Reculez-vous, je vous prie.
Habituée à obéir, Nivelle ne posa aucune question et fit quelques pas en arrière. On lança une enveloppe qui atterrit à ses pieds.
« Chère Mademoiselle Sagace, je vous en prie permettez-moi de vous appeler « chère » car vous êtes déjà objet de tendresse à mon cœur.
Dès que je vous ai aperçue, le visage resplendissant à la lumière des chandeliers, j’ai su que j’étais destiné à cette rencontre. Pas un mot des plus remplis d’or et d’argent de votre père n’ont pu détourner mon regard de votre beauté.
Je vous en prie, accordez à un cœur aimant une autre rencontre… Ne me laissez pas au désespoir ! Accordez-moi une entrevue demain soir à la douzième chandelle, au milieu de votre parc. Répondez favorablement, je vous en prie, ou je ne réponds plus de mes actes…
Lucien, qui vous aime pleinement. »
Tremblante, Nivelle s’assit sur sa couche. Mais on la rappela :
- Que dois-je répondre à mon maître ? fit la voix.
Par automatisme, elle se releva et s’avança vers la fenêtre. Une impression lui disait que cette lettre n’était pas une bonne chose. Mais quinze ans passés à essayer de plaire ne pouvaient s’effacer par un vague sentiment d’incertitude. Enfin, quelqu’un l’aimait ! Elle ne voulait pas risquer de perdre cette affection en refusant un rendez-vous. Elle ne se posait aucune question. Elle n'élaborait aucun plan, elle n’était pas intéressée. Elle souhaitait juste répondre à cet amour par son habituelle attitude de dépendance et de soumission.
- Je viendrai, dit-elle.

Le lendemain soir, à la lueur d’un rayon de lune perçant entre les nuages, elle descendit les grands escaliers de la villa et sortit dans le parc. Les hauts arbres qu’elle connaissait pourtant si bien paraissaient la menacer de mille malédictions. Elle arriva au milieu de l’allée. Lucien d’Ajistre s’y tenait, comme prévu, son serviteur était un peu plus loin… Nivelle sentit ses jambes se dérober sous ses pas. Elle savait qu’elle n’aurait pas dû se trouver ici, la nuit, avec un homme. Elle manqua de s’effondrer dans les bras du Seigneur de la ville.
- Mon amour, murmura-t-il.
Il la serra contre lui, baissa son visage contre celui de la jeune fille. Incapable de réagir, ne comprenant pas ce qui lui arrivait, elle le laissa l’embrasser.
- Y a-t-il un lieu un peu moins exposé, chère âme ? demanda-t-il, toujours d’une voix douce à laquelle il était bien impossible de résister.
- La fontaine, un peu plus loin… expliqua Nivelle d’un ton faible.
Les mots lui manquant, elle leva la main vers une petite clairière en retrait de l’allée. Ils s’y dirigèrent, elle s’appuyant sur son bras pour pouvoir avancer.
Un bruissement d’eau agréable et reposant émanait d’une élégante fontaine en marbre, qui était comme déposée sur un parterre d’herbe rase. Lucien d’Ajistre entraîna la jeune fille sur le rebord de la fontaine. La tenant toujours près de son corps, il commença à déboutonner le haut de sa robe. Elle ignorait ce qu’il comptait faire, mais elle ne savait pas s’indigner, se rebeller… dire non. Cela ne lui serait jamais venu à l’esprit.

Lucien d’Ajistre lui demanda un rendez-vous pour la semaine suivante. Et un autre pour la semaine d’après. Jusqu’à ce qu’ils se promettent de se retrouver à la même chandelle, auprès de la fontaine, d’une façon régulière. Il laissait Nivelle l’appeler « mon amour » et parfois, quand il y pensait, répétait que lui aussi ne saurait se passer d’elle.
Les Sagace vivaient dans cet état de coexistence passive tel qu’aucun membre de sa famille ne remarqua les changements qui s’opéraient en Nivelle. Elle ne parlait pas davantage qu’auparavant et, toujours aussi obéissante, conservait ses habitudes et ses tentatives pour plaire. Cependant un peu plus de gaieté animait ses gestes, on pouvait parfois l’entendre chanter dans les couloirs, ou même apercevoir dans ses yeux d’ordinaire si ternes un zeste de vivacité, de compréhension.
Malheureusement, Lucien d’Ajistre était homme à s’ennuyer aisément. Il rencontra bientôt une autre jeune fille toute aussi fraîche, presque aussi ravissante que Nivelle à qui il consacra désormais ses soirée. Ainsi, un soir à minuit, Nivelle marcha jusqu’à la fontaine en dessous fins voilés par une robe légère, et attendit près d’une chandelle dans la nuit, et les étoiles pa-raissaient soudain moins belles une fois délestées de son rendez-vous galant. Enfin, des pas se firent entendre sur les graviers. Mais ce n’était pas là Lucien qui arrivait, pressé de s’excuser de son retard, ou enthousiaste à l’idée de la serrer dans ses bras. C’était son domestique, celui qui protégeait, semaine après semaine, leurs ébats nocturnes. Inquiète, anxieuse d’imaginer qu’il eût pu arriver quelque malheur à son amant, Nivelle se précipita vers le serviteur sans souci de décence.
- Que s’est-il passé ? le pressa-t-elle alors qu’elle arrivait à sa hauteur.
L’homme, conscient de la tâche qui lui était confiée, mais n’ayant guère plus de scrupules que son maître, ne prit pas la peine d’adoucir le choc.
- Le Seigneur d’Ajistre ne viendra plus. Il souhaite rompre tout contact avec vous, Mademoi-selle. Bonne soirée.
Et il s’en retourna sans oser lever les yeux vers les grandes gemmes verdoyantes qui brillaient au clair de lune.
Nivelle n’eût pas le temps de pleurer –cela viendrait plus tard- et s’évanouit aussitôt qu’elle eût compris ce que signifiait cette terrible sentence. Le reste de la nuit s’écoula sans autre in-cident, et au petit matin le jardinier, arpentant les charmilles du parc comme il était payé pour le faire, râteau à la main, découvrit la jeune fille inerte, vêtue de ses parures éthérées. Sans oser se poser de questions, il la souleva dans ses bras robustes et la ramena toujours incons-ciente à la villa. Il envoya chercher M. et Mme Sagace, qui prirent les expressions que l’on attendait d’eux : les plus indignées, outragées, et indifférentes au visage de leur fille, qui avait prit une couleur légèrement bleue… Philippe Sagace, réveillé par les cris, lui le remarqua, et s’en inquiéta auprès de ses parents.
- Il faudrait la mettre sous ses couvertures… et vite appeler un médecin… et un Prédicant, on ne sait jamais.
Ils le regardèrent avec étonnement, comme s’il pouvait penser à cela dans un moment pareil. Puis ils finirent par se rendre compte que la mort de leur fille ne lui rendraient pas une tenue plus convenable et ne leur donnerait aucune explication pour cette nuit passée dehors, et ils convinrent qu’il était donc plus judicieux de la garder en vie.
Le jardinier, qui commençait à flancher sous le poids de Nivelle, la porta jusque dans sa chambre. On le remercia, Philippe veilla sa sœur en attendant l’arrivée de l’homme de science et de l’homme de l’Ordre.
Le médecin fut le premier. Il demanda à ce qu’on le laisse seul avec Nivelle. De l’autre côté de la porte, Guillaume Sagace faisait les cent pas, angoissé à l’idée que les domestiques ne commencent à répandre l’histoire en ville… Cela ne pouvait que nuire à sa réputation… s’il ne savait pas tenir ses filles, il pouvait tout aussi mal tenir sa boutique… Le médecin réappa-rut bien rapidement, mais le temps s’écoulait toujours trop lentement pour Guillaume Sagace.
- Votre fille est d’une nature robuste, dit enfin le médecin comme M. Sagace ne posait aucune question. Ce n’est qu’un coup de froid, elle sera sur pieds dès ce soir. En revanche, et je ne sais si c’est ou non une bonne nouvelle, je me dois de vous annoncer que Mademoiselle Sa-gace est enceinte.
Aux traits que prit le visage de M. Sagace, le médecin ne songea même pas à réclamer ses honoraires. Au portail, il croisa le Prédicant et lui indiqua qu’il était inutile qu’il se déplace plus avant… mais celui-ci, s’enquérant de l’état de Mademoiselle Sagace, voulut aller confesser la jeune fille de ses péchés. Ils étaient bien graves, puisqu’elle se retrouvait ainsi enceinte hors de tout lien matrimonial. Il voulait repaître ses chastes oreilles de tous les menus détails des errements de la demoiselle. Car ce serait la dernière fois qu’elle aurait recours aux services de l’Ordre : une femme portant la vie sans être passée par les sacrements de l’Ordre qui l’unissent à jamais à un homme était, par la loi de l’Unificateur, ostracisée sur-le-champ.
Nivelle, à peine réveillée de sa terrible nuit et plongeant dans un nouveau cauchemar dont elle ne saisissait pas encore l’ampleur, recevait donc le Père Agénor à son chevet. Sa famille entière venait assister à sa déclaration, tous debout dans le coin près de la porte. L’autre frère et la sœur de Nivelle avaient été sortis de leur couche et observaient la scène d’un œil endormi, éteint. Mme Sagace pleurait de longues larmes de honte et M. Sagace ne lançait à ses filles que des regards pleins de colère. Seul Philippe comprenait ce qui s’était passé et était plein de pitié pour elle.
La foi possédait une emprise considérable sur Nivelle, fort croyante. Elle se serait tuée au nom de l’Unificateur, et répondait aux questions intimes et répugnantes du Père Agénor, avec la naïveté emprunte de trouble et de timidité qui la caractérisait. Philippe se rendit vite compte de l’humiliation qu’on lui faisait subir, et préféra épargner cette déchéance à sa sœur. Bien entendu, le Père Agénor protesta, mais Philippe parvint à grands mots autoritaires à le faire raccompagner jusqu’au portail. Il força sa famille à laisser Nivelle se reposer et pleurer autant qu’elle en avait la force sur son sort. Le lendemain, Nivelle devrait quitter la ville, ainsi le voulait la loi pour celles que l’ordre public considérait comme des catins.
Elle ne put déroger à la règle. Son père, dans un geste de bonté, mettait sa voiture et son cocher à disposition de sa fille, afin qu’elle n’ait pas à marcher jusqu’aux portes d’Ajistre. La famille Sagace serait bientôt remise de ces complications, et s’habituerait bien vite à l’absence de leur deuxième fille, si tant est qu’ils s’en rendraient compte. À nouveau, ce fut uniquement son grand frère qui vint lui témoigner affection à la chandelle du départ.
- Nous ne nous reverrons jamais… murmura Nivelle, les joues ruisselantes, prête à monter dans la voiture. Ses valises avaient été faites en une nuit.
- Non, lui confirma son frère. C’est interdit, tu le sais bien. Dis-moi, avant que tu ne partes, qui était-ce ?
Nivelle comprit la question et pour la première fois de sa vie ne répondit pas à ce qu’on lui demandait. Elle se contenta de secouer la tête, incapable de prononcer ce mot qui lui était inconnu, « non ».
- Tu as raison de ne pas me le dire. Je serais allé le tuer.
Devant ses émeraudes épouvantées il osa rire, malgré la situation.
- Oui, c’est ce que j’aurais fait. Je ne suis pas comme celui qui s’est joué de toi. Je suis toujours gentil avec Jeanne…
- Tu la vois encore ? fit sa sœur. Mais… ton mariage est dans une semaine, non ?
- Il n’y aura pas de mariage, déclara Philippe.
- P… pourquoi ? balbutia Nivelle.
Il l’aida à monter dans la voiture.
- Je pars aujourd’hui, moi aussi. Je vais à Vinicia. Nivelle… Ton enfant, ajouta Philippe après une seconde de silence gêné, si c’est un garçon, appelle-le Philippe. Si c’est une fille, Nivelle. Peut-être que comme ça, un jour, si nous nous croisons, j’aurais la chance de reconnaître mon neveu. Elle hocha la tête, marquant son approbation.
Le cocher vint refermer la portière. Nivelle passa la tête par le cadre.
- Je suis désolé, Mademoiselle doit être sortie de la ville dans moins d’une demi-chandelle… je suis désolé, mais nous devons y aller, prévint le domestique.
- Joyeux anniversaire… tu as seize ans aujourd’hui ! se souvint-il, débitant les mots avec précipitation, en une dernière tentative de quitter sa sœur sur une touche de gaieté. Tu es majeure !
Ainsi écourtés, les adieux s’achevèrent sur une embrassade. Nivelle jeta un dernier coup d’œil à la villa bourgeoise de son père, puis le cocher monta à sa place. D’un coup de rêne, il provoqua le départ.
Nivelle, sur la banquette de velours rouge, face à ses valises entassées, posa ses mains sur son ventre. Que de drames autour de ce petit cœur qui certainement ne palpitait pas encore en elle…
Elle ne ressentait aucune haine envers Lucien d’Ajistre, et ignorait que cette émotion aurait dû la submerger à présent. Elle avait juste peur de ce qui allait advenir d’elle… Elle ne savait pas si elle pourrait survivre hors de sa villa. Elle qui n’avait jamais franchi les limites de son quartier… La distance la plus longue qui l’eût séparée de chez elle se comptait en nombre de pas. C’était pour aller à l’église, une fois par semaine. Elle pleura, pleura et pleura, jusqu’à ce que, sans que le temps eût paru s’écouler, le cocher vint frapper à la portière et l’informa qu’ils avaient quitté Ajistre.
Le cocher était un brave homme. Il connaissait Nivelle depuis le berceau et avait pitié de la situation dans laquelle elle se retrouvait. Dans les montagnes, un peu plus au nord, un de ses amis d’enfance dirigeait un village. Il proposa à la jeune fille de l’y conduire et de la mettre sous la protection de cet ami. Comme elle ne savait pas refuser et qu’elle n’avait guère d’autre alternative, elle accepta.
- Le village est dans l’état de l’Est, la prévint-il. Mais ne vous en faites pas, je sais qu’on décrit parfois les Estiens des campagnes comme des barbares sans raffinement, mais rien n’est plus faux ! C’est juste que dans les coins les plus reculés, ils ne croient pas en l’Unificateur et n’ont jamais mis les pieds dans une église. Et les Druides empêchent les Prédicants de venir dans leurs villages. Mais sinon ce sont de braves gens, comme vous et moi.
Nivelle ne voyait rien qu’elle pût partager avec son cocher, et encore moins avec des hommes et des femmes qui ne suivaient pas la voie de l’Unificateur. Cependant, incapable d’exprimer ses pensées, elle se contenta de hocher la tête. Elle força un sourire sur ses lèvres, quoique son âme toute entière fut mortifiée. Une vie d’errance lui paraissait soudain préférable à ce saut dans un inconnu à demi révélé…
Comme promis, le cocher mena la voiture de Guillaume Sagace jusque dans les Monts Tannés. Le cheval éprouva quelques difficultés à hisser son fardeau dans les pentes escarpées menant au village de Lourdes, mais ils y parvinrent enfin. Le cocher décrivit brièvement au chef du village, Gascot Guise, la situation dans laquelle se retrouvait la jeune fille. M. Guise accepta de prendre Nivelle sous sa protection et il fut décidé qu’elle vivrait chez lui en attendant qu’on lui construise sa propre demeure.
Nivelle prit bientôt en répugnance sa vie à Lourdes, si différente de celle qu’elle avait menée jusqu’alors. Mais ses habitudes de soumission, qui n’avaient rencontré aucun écho dans son entourage, passèrent aux yeux de cette société nouvelle pour de la bonté d’âme. On la trouva sympathique, l’on eut des attentions pour elle, on la considéra comme faisant partie des villageois, sans distinction aucune. Gascot Guise s’habitua vite à sa présence et la trouva bientôt agréable. Si bien que, malgré l’état de Nivelle, il lui proposa de l’épouser trois mois après son entrée dans Lourdes.
Nivelle aurait dû être sensible à toutes les marques d’affection dont on l’entourait à Lourdes, mais l’adaptation s’avérait bien plus difficile que le brave cocher ne l’avait imaginé. Cependant, toujours désireuse de ne pas s’attirer de mauvais regards, de ne pas mériter un jour l’adjectif « malintentionnée » ou « malveillante », elle épousa Gascot Guise.
Après quelques mois de mariage naissait la petite Nivelle Guise.
__________________
15 mai - 1er juin : internet par très grande intermittence ... !

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Vieux 09/01/2006, 17h07   #2
Garance Trégastelle de Lumenis
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Coucou

Content de te revoir dans le coin
Je sais que je n'ai pas le talent de critique de Leste-Plume, et que je ne suis pas toujours un lecteur assidu des nouvelles productions couronniennes (même s'il fut un temps où c'était différent). Mais je ne suis pas là pour parler de moi

Jusqu'ici, ça m'a semblé plutôt une histoire banale, si tu veux bien m'excuser du terme, mais au vu de ce que tu as écrit avant de mettre le chapitre 1, j'ose subodorer que ça ne va pas se dérouler de façon aussi classique que ce que le commencement pourrait laisser prévoir. Je sais, ça n'aporte pas grand chose de constructif, mais je voulais simplement dire que j'aime bien (tu n'as pas diminué en style, je trouve ), et que j'attends la suite, si tu ne décides pas de faire publier celui-là :notme:
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Vieux 11/01/2006, 09h55   #3
Cristal
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merci de ton commentair ! yes je sais que l'histoire commence d'une façon plutôt ordinaire... le problème c'est que ça reste de cet ordre là jusqu'au chapitre 4 ou 5 à peu près... ! well, je mets le second chapitre si jamais tu as envie de poursuivre , et puis pour d'autres, peut-être ?

(c'est super long encore une fois... désolée ! )

2 - Où la petite Nivelle se voit offrir une formation particulière

Le village de Lourdes était petit, tant en superficie qu’en population. Cela impliquait que tous se connaissaient, d’Elios le Druide jusqu’à la chèvre du boulanger, laquelle broutait les allées de l’unique rue du village.
La maison des Guise se situait au bout de cette rue, et comme le chef y logeait, elle était bien plus grande que toutes les autres : les Guise possédaient cinq pièces entières pour trois. M. Guise jouissait donc de petits privilèges mais sa femme, ne retrouvait pas le luxe auquel elle était habituée. Bien sûr, elle n’émettait aucune plainte à haute voix, ni d’ailleurs à elle-même, elle n’aurait pas osé. Elle dût en plus s’adapter au climat rude des montagnes, suppor-ter les rites druidiques d’Elios tout en pensant à ce que le Prédicant de son quartier penserait s’il la voyait assister à cela. Quant elle croisait Elios –ce qui, loué soit l’Unificateur n’arrivait pas si souvent- elle baissait la tête et accélérait le pas, et le vieux Druide souriait dans sa barbe.
Elle tentait de s’occuper de sa fille comme elle le pouvait, c’est à dire sans grande réus-site. Elle avait souvent besoin de M. Guise, qui s’y prenait bien mieux… Elle avait peur de faire pleurer son bébé, ne supportait pas ses cris, persuadée que sa fille ne l’aimerait jamais à cause de toutes ces larmes. M. Guise essayait de lui expliquer que tous les nourrissons pleu-rent pour signifier leur faim, mais Mme Guise ne pouvait le concevoir. Elle avait tant pleuré sans qu’on y fasse attention, lorsqu’elle était enfant…
Ce fragile équilibre fut par malheur rompu au bout de deux années : Gascot Guise parti-cipa à une chasse à l’ours, où lui et deux de ses compagnons trouvèrent la mort, plongeant le village dans le deuil. On dut choisir un nouveau chef, et Mme Guise laissa la grande maison aux nouveaux occupants. Sa fille et elle s’installèrent dans deux pièces entourées de murs branlants, lot qui échoyait à la plupart des habitants de Lourdes.
La petite Nivelle grandit alors sans aucune autorité : sa mère ne pouvait jamais lui dire non –ce mot ne faisait pas partie de son vocabulaire, elle agissait donc selon ses envies et ses pulsions. Dès qu’elle put marcher et qu’elle eût conscience de sa liberté, elle passa ses jour-nées à courir dans la montagne, entourée des autres gamins de son âge –Antonin, Julie, Geof-froy, et d’autres. Nivelle ne reconnaissait aucune tutelle, jouait à sa guise sans apprendre quoi que ce fut, et sans travailler. Elle développa ainsi un caractère sauvage, presque violent, en tout cas plutôt fiévreux et emporté.
La maison des Guise donnait sur l’unique rue du village, où en se levant le matin Nivelle pouvait, passant la tête par la fenêtre, apercevoir les habitants se mettre petit à petit au travail. Le berger était déjà parti depuis l’aube dans les hauteurs avec son troupeau et son chien, des enfants jouaient sans surveillance sur les graviers. Le chat d’Elios traversait le village d’un air digne, à la recherche d’une souris sans doute non loin de la grange à blé… Nivelle n’attendait pas de dire bonjour à sa mère et rejoignait ses amis à l’extérieur sans la prévenir.
Ainsi ses journées se déroulaient dans l’insouciance qui caractérisait son âge. Mais bien-tôt Mme Guise dut se mettre à travailler, puisqu’elle n’avait plus d’homme pour la soutenir. Elle fit la seule chose qu’elle eût jamais apprise, elle qui était destinée à une vie oisive et sans grand intérêt auprès d’un époux nanti d’une richesse qui ne serait jamais déterminée : elle broda. Elle vendit ses services auprès des autres femmes du village qui au départ n’en avaient guère besoin mais à qui plurent ses petites fantaisies dans les vêtements ordinaires. Cepen-dant, ce seul travail ne suffisait pas, et Nivelle lorsqu’elle eût cinq ans vint se présenter chez le berger du village pour lui proposer son appui lors de la saison du pâturage. L’homme ac-cueillit tout d’abord sa proposition avec méfiance, il n’était pas certain de vouloir une quel-conque aide lui qui se débrouillait si bien depuis sa plus tendre enfance. Puis il se souvint justement de la façon dont il avait démarré dans le métier, lui qui avait suivi son père dans les montagnes et avait repris le troupeau à sa mort. Comme il n’avait pas d’enfant –son mariage était encore récent- il se prit d’affection pour la petite indocile, et bientôt Nivelle passa ses journées dans les hauteurs. Sa vie s’emprunta alors d’une certaine monotonie, recherchant déjà, quoique plutôt inconsciemment, à éviter la compagnie de sa mère le plus possible.
Pourtant un événement particulier vint bousculer quelque peu les habitudes de la mère et de la fille. Le Druide Elios vint rendre un matin visite à Mme Guise. Cette dernière le trouva à sa porte et l’accueillit avec surprise, mais ne pouvait décemment pas le laisser sur le seuil, aussi l’introduisit-elle dans ce qui pouvait passer pour la pièce de réception de la maison –en réalité la plus grande des deux pièces de la bâtisse, l’autre servant de chambre. Mme Guise ne comprenait pas ce qui pouvait pousser le Druide à venir lui parler, tous savaient qu’elle ne partageait absolument pas la religion des villageois et qu’elle n’assistait à leurs rites qu’à contrecœur. Aussi s’assit-elle en face du vieil homme, prête à l’écouter mais emplie d’une certaine méfiance.
Le Druide commença par la remercier pour son accueil, puis aborda bien vite dans le su-jet qui l’intéressait :
- Nivelle a six ans. Je m’y suis pris peut-être trop tard, c’est vrai. J’ai voulu m’assurer que ce que j’observais confirmait mes espoirs : votre fille possède le potentiel le plus vaste qu’il m’ait été donné de rencontrer. Il faut qu’elle apprenne à s’en servir… et à en faire bon usage.
Il s’enflammait et, pris dans son discours, il paraissait plus impressionnant qu’à l’ordinaire. Mme Guise, qui n’avait jamais entendu parler de magie qu’en mal avant sa venue à Lourdes, ne comprenait pas l’éloge dont le Druide gratifiait sa fille. Toujours aussi désireuse de plaire qu’autrefois et incapable, à vingt-trois ans, de tenir tête à un homme presque cente-naire, elle ne put que hocher la tête.
Elios savait à qui il avait affaire. Mme Guise n’avait pas décidé de son propre destin, elle ne pouvait pas d’avantage s’occuper de celui de sa fille. La petite Nivelle était née sans père, venait de perdre son père adoptif, et tentait d’échapper à une mère étouffante qui ignorait to-talement comment l’éduquer. Le Druide n’aimait guère s’ingérer dans la vie d’autrui mais cette gamine l’interpellait. Il comptait bien s’occuper d’elle.
- En d’autres termes, reprit-il, je vais lui fournir un apprentissage. Je vais l’instruire, l’initier aux rites druidiques. Elle apprendra la magie. En échange, elle m’aidera et sera mon assistante. Qu’en pensez-vous ?
Il avait l’impression de s’adresser à un fantôme. Mme Guise n’avait aucune volonté…
- Si c’est ce que vous croyez qu’il y a de mieux pour elle, murmura Mme Guise, tétanisée à l’idée que sa fille ne suive pas la religion des Prédicants. Mais elle doit déjà garder les moutons…
- Ça ne sera pas un problème, assura le Druide.
Mme Guise ne put à nouveau que faire un signe de tête pour marquer son accord. Elle se leva ensuite afin d’appeler Nivelle, mais elle se souvint que la petite était partie tôt ce matin à l’appel du berger.

Un peu plus haut, Nivelle était assise au pied d’un pin persévérant qui après de longues années d’efforts avait réussi à s’implanter sur le flanc de la montagne, seul représentant de son espèce à cette altitude. Nivelle regardait le troupeau d’un air vague, laissant à Fédère, le chien, la plupart du travail. Son esprit vagabondait, elle s’ennuyait seule ici sans ses camara-des pour se distraire. Le travail exigeait une certaine discipline mentale, qu’à son âge et avec son caractère elle était loin de posséder. De là où elle était, elle se prenait pour l’égale des hautes montagnes, compagnes de ses longues journées solitaires, elle dominait toute la vallée et voyait des petites formes s’agiter à leurs tâches quotidiennes sans se douter qu’une enfant les observait de haut.
Les bêtes s’agitèrent soudain et Fédère étouffa un aboiement surpris. Nivelle se retourna pour voir ce qui effrayait les animaux et aperçut, gravissant la montagne par l’autre côté, le Capitaine Digne. Bien droit sur son étalon gris pommelé, le Capitaine Digne lança un regard noir à la gamine. Seul représentant de l’autorité royale dans les Monts Tannés, il devait sur-veiller les montagnes et assurer la sécurité de ses habitants. Mais l’on ne l’aimait guère dans les Monts Tannés, car l’on détestait le Roi qui récoltait de lourds tributs et ne se souciait guère du bien-être des Lysentins de ce coin reculé du royaume. Et les enfants de Lourdes, sentant bien cette aversion des adultes à l’égard du Capitaine Digne, s’amusaient à l'importuner dès qu’ils en avaient l’occasion. Pour cette raison, le soldat aurait volontiers donné trois gifles à Nivelle mais bien entendu n’osait pas s’attirer d’avantage l’antipathie des villageois. Comble de malchance, sa ronde journalière dans la montagne le forçait à passer par ce sommet, où Nivelle y gardait à présent les moutons la moitié de l’année. Le soldat et l’enfant se confron-tèrent donc du regard, ni l’un ni l’autre ne baissa la tête jusqu’à ce que le Capitaine Digne entame la pente descendante.
Alors que l’arrière-train du cheval gris disparaissait derrière la pente, Nivelle vit une sil-houette orangée arriver par le même chemin. Fédère se détourna cette fois-ci complètement des moutons pour lancer des aboiements furieux. Nivelle le fit taire et le renvoya à sa tâche, reconnaissant le chat Joseph, l’animal de compagnie du Druide. Le chat se faufila entre les moutons et vint s’asseoir au pied du grand pin, à côté de Nivelle. La fillette se sentit aussitôt mal à l’aise : elle avait l’impression que le chat la dévisageait de ses étranges yeux grisâtres. Il y avait un air de malice et d’austérité dans son regard.
- Que veux-tu, bestiole ? fit-elle dans son langage d’enfant –elle aimait comme beaucoup faire semblant que les animaux la comprenne et imaginer leurs éventuelles réponses.
- Sois un peu plus polie, dit le chat d’un ton revêche.
Nivelle fut trop estomaquée pour élever son insolence face à cette marque d’autorité.
- Elios est allé parler à ta mère, poursuivit le chat, et elle est d’accord pour que tu devien-nes son élève. Toi, qu’en penses-tu ?
- Je… Tu… tu parles ? !
- Ça ne s’entend pas ? fit Joseph, cinglant.
- Je…je ne sais pas. Je ne sais pas si j’aurais le temps puisque…
- Ce n’est pas un problème de temps, l’interrompit-il. As-tu envie de recevoir de l’instruction, oui ou non ?
- Oui, dit-elle, un peu plus assurée –les tours de magie du Druide l’avaient toujours fasci-née.
- Dès que tu auras enfermé tes bêtes dans leur enclos, viens à la cabane d’Elios, conclut le chat, puis il s’en retourna vers le village.
La gamine ne parvint pas à penser à autre chose qu’à cette rencontre, et le soir venu elle ramena les moutons et le chien un peu plus tôt qu’à la normale. Sans passer prévenir sa mère de son rendez-vous, elle courut jusqu’à la forêt qui mangeait le bas de la rue. Juste avant les premiers arbres se dressait la cabane du Druide, une masure plus navrante encore que les mai-sons du village : quatre murs, certes, faits de bois, si fragiles que Nivelle hésita à frapper à la porte, de peur que le tout ne s’effondre aussitôt. Mais la flageolante chaumière ne céda pas à ses faibles coups et une haute silhouette lui ouvrit la porte tandis qu’une voix grave l’invitait chaleureusement à entrer.
- Bonsoir, Nivelle, dit le Druide lorsqu’elle fut à l’intérieur, refermant la porte derrière sa petite visiteuse.
- Bonsoir, répondit-elle.
Joseph le chat était présent, lui aussi, enroulé sur un tabouret, prêt de la cheminée, qui prenait presque autant de place que le lit. Le reste de l’espace se divisait entre une armoire pleine à craquer, garnie d’épais livres et d’ingrédients en tous genres, ainsi que d’une table tout aussi comble.
- Assieds-toi, dit Elios.
Il n’y avait qu’une chaise, seule, de libre. Nivelle se demanda où lui allait s’asseoir, mais n’osa pas protester, très intimidée, et s’exécuta. Ses pieds ne touchaient pas le sol. Le Druide s’installa sur son lit, position qu’il trouva apparemment très confortable puisqu’un large sou-rire ornait son visage ridé.
- Est-ce que tu sais pourquoi tu es ici ? demanda le Druide.
- Pour… pour apprendre la magie ? couina Nivelle.
Il rit d’un rire rauque mais pas désagréable à entendre. Nivelle se renfrogna, vexée.
- En partie. Mais cela viendra plus tard. Et il faut d’abord que tu acceptes d’être mon ap-prentie.
- J’accepte ! dit-elle sans hésiter.
- Attend, la reprit-il d’un air soudain un peu plus sévère. Tu ne sais pas encore de quoi tu parles. Laisse-moi t’expliquer d’abord.
Elle arbora un air d’intense concentration, tout son maigre corps tendu vers lui. Il inspira légèrement, comme s’il avait besoin d’assurance, et entreprit ses explications.
- Je sais que ta mère ne croit pas du tout à ce que je vais te raconter, aussi j’ignore ce qu’elle a pu te dire, mais je te prie de m’écouter jusqu’au bout. Je suis Druide, et nous les Druides vénérons les Centaures. Tu sais que ces Créatures ne se rencontrent pas tous les jours, c’est normal, il n’en existe presque plus… non seulement elles n’ont jamais été nombreuses, mais cela fait mille ans que l’Ordre essaye de les faire disparaître tout à fait. Et quand un Centaure naît, si un enfant humain naît en même temps alors il hérite de ses dons de magie… voilà ce en quoi nous croyons.
- Vous… c’est vrai ? balbutia-t-elle.
- Oui. Et voilà ce que je te propose : accompagne-moi ce soir dans la forêt, et quand nous reviendrons tu me donneras ta réponse. Alors seulement tu deviendras mon apprentie.
- Et j’apprendrai la magie ? insista-t-elle.
- Ah ! Pas tout de suite. Il faudra que je te juge prête pour cela. Tu as beau avoir l’air prometteuse, il faudra tout de même que je voie comment tu te débrouilles. Mais n’allons pas trop vite. Tiens, mets ce manteau –l’habit était vingt fois trop grand pour la petite, mais au moins il lui tiendrait chaud- les nuits sont fraîches en ce moment. Allez, c’est parti.
Ils quittèrent la mansarde et s’enfoncèrent dans la forêt, toute proche. Joseph les suivit. Il était silencieux depuis le début de la soirée, si bien que Nivelle crut qu’elle avait rêvé sa ren-contre avec lui un peu plus tôt. Ils prirent des chemins que la fillette n’avait jamais empruntés, mais elle ne protesta pas : elle faisait confiance au Druide.
Plus ils avançaient plus il faisait sombre, et bientôt Nivelle entendit Elios prononcer une brève formule qui fit apparaître une flamme au creux de sa vieille main calleuse. Elle laissa échapper un « oh » d’admiration mais n’en ajouta pas d’avantage. Le silence du Druide la forçait à se taire.
Après ce qui lui parut une interminable marche, Elios s’arrêta enfin. Nivelle cligna des yeux : ils arrivaient dans une petite clairière, dans un recoin de la forêt qu’elle n’avait jamais exploré. De plus elle se sentait incapable de retrouver le chemin jusqu’ici, ils étaient montés, puis redescendus, mais à part ça elle ne se souvenait de rien.
- Que faisons-nous ? demanda-t-elle.
- Si tu gardes le silence, tu vas bien voir, fut seule réponse que concéda Elios.
Alors elle se tut et, comme ses deux compagnons, attendit. L’obscurité régnait en maître, hormis le coin de feu vacillant dans la paume du Druide. Mais au bout d’un moment, Elios ferma sa main et écrasa la flamme entre ses doigts.
- Il arrive… souffla-t-il.
Nivelle devina qu’il s’adressait plus à Joseph qu’à elle, et, bouillante d’impatience, vou-lut demander de qui Elios parlait. Elle n’en eût cependant pas l’occasion, la réponse arriva d’elle-même.
De l’autre côté de la clairière, entre les arbres dressés les uns contre les autres, une faible lueur bleutée grandit soudain. Une silhouette se dessina peu à peu au centre de cette lumière, et bientôt arriva face à la petite troupe un être sans commune mesure… un Centaure vint jus-qu’à eux, entouré d’une aura couleur d’azur. Nivelle distinguait mal ses traits à travers cet étrange éclat et ne se rendit compte qu’au moment où il vint s’incliner devant elle qu’il n’était qu’un enfant. Aucune pilosité ne dénaturait son torse nu et son visage resplendissait d’innocence. Jamais Nivelle n’avait contemplé de beauté aussi parfaite…
- Bonsoir, Nivelle Guise, dit-il d’une voix chantante.
- B… bonsoir, dit-elle en levant la tête, car elle n’arrivait qu’à la hauteur de son nombril, C… comment connaissez-vous mon nom… ?
- C’est Elios qui m’a demandé de venir ce soir, mais je connais ton nom depuis ma nais-sance, Nivelle. Nous sommes liés l’un à l’autre, tu sais.
- Oui, répondit-elle, car à partir de cet instant cette certitude s’installa en elle de façon ir-révocable.
- Fais bon usage de ton pouvoir, s’il te plaît.
- Je te le promets ! jura-t-elle avec enthousiaste.
Elios sourit et posa une main sur son épaule.
- Frère, dit le vieil homme, va en paix. Ta sœur est vouée à de grandes choses… tu le sais. Porte son nom jusqu’à ta communauté, qu’il sache qu’elle est désormais parmi nous.
- Oui, Druide Elios, répondit le Centaure, et il lui glissa un petit objet scintillant dans la main, que Nivelle n’eut pas le temps de discerner clairement. Adieu, Nivelle Guise, te ren-contrer m’a rassuré, je peux aller en paix à présent.
Il les salua en levant la main, puis fit demi-tour et repartit comme il était venu. La lueur bleue s’éteignit petit à petit entre les arbres… Elios ralluma sa flamme dans sa main gauche et se pencha vers Nivelle.
- Alors… ? Qu’en dis-tu ?
Elle ne parla pas immédiatement, encore sous le charme de la merveilleuse entrevue.
- Est-ce qu’il a un nom ? demanda-t-elle.
- Oui, mais il est caché de nous. Regarde.
Il ouvrit sa main droite et révéla deux anneaux d’or, luisant à la lumière du feu. Le Cen-taure lui avait glissé ces bijoux dans la main…
- Si tu acceptes de devenir mon apprentie, je te percerai l’oreille et je t’y attacherai un an-neau. Tout le monde saura que tu as vu ton Centaure. Et le jour où je te jugerai assez fiable pour apprendre la magie, alors je percerai un second trou et tu auras deux anneaux druidiques à l’oreille. Pour tous, cela signifiera que tu seras mon successeur. Qu’en dis-tu ? répéta-t-il.
Elle hocha la tête, trop fascinée et stupéfaite pour ouvrir la bouche. Elios sourit, attendri. Sans doute cette scène lui rappelait-elle quelques souvenirs. Il déplia les jambes et se redressa.
- Rentrons maintenant. Nous nous occuperons de ça demain soir.
Ils repartirent en direction du village. Ainsi commença une vie nouvelle pour la fillette.

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Vieux 11/01/2006, 22h09   #4
Latsuta
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J’aime bien cette deuxième partie, comme Kerdän j’avais trouvé la première un peu classique, sans pouvoir véritablement m’immerger dans l’histoire mais ce deuxième chapitre me paraît beaucoup mieux, tu y pose les bases de ton univers, tu nous dévoile l’héroïne (enfin je pense) et pose les prémices de l’intrigue. J’aime beaucoup cette idée de lien entre les centaures et les druides, cet univers semble très prometteur, et j’attends plus de révélations impatiemment.
C’est vrai qu’il y a toujours des stéréotypes comme
Citation:
- Fais bon usage de ton pouvoir, s’il te plaît.
- Je te le promets ! jura-t-elle avec enthousiaste.
mais ils sont moins gênants à mon goût.

Sinon tu écris bien et le texte est agréable à lire, je crois avoir vu de-ci de-là quelques lourdeurs, répétions ou fautes de syntaxe mais c’est vraiment insignifiant, si tant est que ce ne soit des tours de mon imagination et puis je ne suis pas un grand critique littérair (de toute façon vu la qualité littéraires de mes pots je ne peux critiquer personne).
Quant à la taille des chapitres personnellement ça ne me pose pas de problème (mais je ne pense pas que ce soit le cas de tout le monde).
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Vieux 12/01/2006, 14h24   #5
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Ca devient vraiment plus intéressant dans ce chapitre 2 (que je trouve court si je compare à ce que tu nous avais habitués avec "les 3 erreurs" et "Sillages" ), et on découvre enfin (si on n'était pas averti avec ton introduction du premier post) que c'est de la fantasy, vu qu'on aurait pu penser qu'il s'agissait d'un roman historique à la lecture du premier chapitre.

Je note quelques fautes, parfois de conjugaison ou d'orthographe, souvent un oubli de tiret pour "mots sur 2 lignes", et parfois des trucs que je ne comprends pas...

Citation:
Le Druide n’aimait guère s’ingérer dans la vie d’autrui
Pour moi, "ingérer" veut dire manger, alors "s'ingérer"...

Citation:
M. Guise jouissait donc de petits privilèges mais sa femme, ne retrouvait pas le luxe auquel elle était habituée.
La virgule me semble assez mal placée, soit 3 mots trop tard, soit en trop dans la phrase.

Mis à part ça (et peut-être des oublis de ma part), j'aime bien.
que dire de plus ? j'ai toujours eu du mal à faire des critiques très constructives, mais mon impression vis-à-vis de cette histoire est bonne
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Vieux 12/01/2006, 15h05   #6
gogorafido
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je rejoins entièrement Latsuta.

post limite flood, simplement pour dire que tu avais (au moins) un troisème lecteur.

:fleur: merci de nous faire partager ton oeuvre et ... on attend la suite :notme2:
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Vieux 13/01/2006, 09h30   #7
Cristal
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merci pour vos commentaires :fleur: ! oui, je suis désolée pour les tirets qui se baladent, c'est que je copie mes textes à partir de Word et après ça fait des trucs bizarres quand je les poste sur le forum...
ingérer euh well ça me semble correct, je pense au "droit d'ingérence" par exemple entre les pays de l'ONU. enfni j'irai jeter un oeil dans un dictionnaire quand même, par acquis de conscience !
enfin, je m'excuse je ne suis pas sur mon ordi en ce moment donc je ne peux pas vous mettre le troisième chapitre... et logiquement ça ne sera pas avant mardi :sad: sauf si je me peux me débrouiller...(mais j'en doute )!

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Vieux 17/01/2006, 12h39   #8
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hop le chapitre 3... si vous n'avez pas abandonné en route !
3 - Où le village se réunit au coin du feu un soir d’hiver


C
ertains soirs d’hiver, lorsque l’envie lui en prenait, qu’il ne désirait pas être seul face à sa femme et ses enfants dont la compagnie lui pesait parfois, Richard Huchete, le chef de Lourdes, invitait ceux du village qui le souhaitaient à se retrouver autour d’un grand feu chez lui. Il possédait la maison la plus grande de Lourdes, et sa cheminée avait été construite en conséquence. Dans ces occasions, il rassemblait deux tables massives l’une à côté de l’autre, installait des bancs sur lesquels après une chandelle ou moins d’immobilité les fessiers devenaient douloureux, et trois ou quatre fauteuils où les plus âgés pouvaient s’asseoir, tout près du foyer. Sa femme préparait une grande soupe, pour réchauffer les corps exposés au vent glacial toute la journée, et l’atmosphère chaleureuse renvoyait, longtemps après la tombée de la nuit, les cœurs joyeux et détendus dans leurs lits.
Cet hiver-là, Nivelle avait sept ou huit ans et, ce soir-là, Richard Huchete les avait invi-tées, Mme Guise et elle, dans leur ancienne maison. Etaient aussi présents la mère d’Antonin –le compagnon de jeux de Nivelle- sans sa ribambelle d’enfants dont elle avait confié la garde à son aîné ; Elios qui ne paraissait pas entièrement lui-même s’il n’était pas talonné par Jo-seph ; une vieille femme, que l’on appelait injustement la doyenne du village bien qu’elle fût beaucoup plus jeune qu’Elios. Elle vivait à la charge de la communauté et elle occupa d’entrée la place la plus proche des flammes rougeoyantes. Le berger qui employait Nivelle d’ordinaire guère sociable, se montra aussi et qui salua la petite fille avec un sourire agréable et discret ; puis quelques autres encore…
Des groupes de discussions se séparèrent, distinguant comme par instinct les hommes des femmes. Pendant que l’épouse de Richard Huchete apportait la soupe, aidée par ses trois bambins parce que le plat était particulièrement lourd et chaud, ces messieurs pelaient des châtaignes, qu’Elios installait amoureusement ensuite sur les braises dans la cheminée. Ces dames avaient apporté de quoi travailler, c’est-à-dire qu’elles reprisaient des vêtements usés, tricotaient sans même avoir besoin de regarder leur ouvrage tant ces gestes avaient été répétés. Quelques garçons, plus âgés que Nivelle, chantaient dans un coin de la grande pièce, offrant au reste des invités un fond musical fort agréable. Leurs chants racontaient de vieilles légen-des mêlant Centaures et humains ou bien des exploits des hommes de l’Est contre l’envahisseur de l’Ouest, contenu politique qui gênait un peu, cela se voyait bien, Richard Huchete. Il leur demanda gentiment de changer de registre, et ils obtempérèrent avec bonne volonté, se bornant par la suite à de jolis chants d’amour, sans grivoiserie.
Les conversations parlaient des troupeaux…
- Si la neige ne s’arrête pas bien vite, mes bêtes vont finir par crever de froid, se plaignait le berger. Je ne vais tout de même pas utiliser mon bois pour les réchauffer, elles !
… puis de la folie de la volonté royale…
- Le prix des terres a encore augmenté, seuls les Seigneurs peuvent encore agrandir leurs terrains. Puis comme nous, les paysans, nous n’avons plus rien à manger, ils nous font tra-vailler pour eux, et c’est la vie de misère, racontait Richard Huchete, la pipe à la bouche. Il partageait son tabac avec Elios, qui discutait tranquillement avec la doyenne et surveillait les châtaignes.
- Oui, c’est malheureux, et avec ces taxes et ces redevances qui sont si lourdes, on dirait qu’ils ne se rendent pas compte de ce qu’est la vie ici. Sans nous, ils mangeraient pas en ville. Le roi, cet espèce d’Unificateur à la manque, s’ils pouvaient le changer, ça ne nous ferait que du bien.
Les têtes acquiesçaient en plusieurs hochements graves, sérieux.
- D’ailleurs, j’étais au marché hier, à Ajistre en bas de la montagne, raconta un cultiva-teur. Je voulais voir un peu de ma famille, et j’ai regardé les prix des choses, un peu. Notre prochaine récolte ne sera pas vendue bien chère, c’est moi qui vous le dit.
Les mines s’assombrissaient un moment. Mais ils ne souhaitaient pas s’attarder sur ces considérations qui annonçaient un avenir difficile. Un contentieux entre voisins fut départagé par Huchete, à la lumière des avis de tous, et les deux parties s’y trouvèrent gagnantes. Ils préférèrent ensuite aborder des sujets moins litigieux comme le temps ou les qualités de cuisi-nière de Mme Huchete. Au bon moment, un paysan dans la force de l’âge, entra dans la mai-son du chef, apportant avec sa silhouette dégingandée un peu du froid qui régnait dehors, et surtout un tonnelet de vin qu’il rapportait de la seule taverne des Monts Tannés située dans le village de Tarnac. On l’accueillit, ou plutôt on accueillit son fardeau comme il se devait : à coups d’exclamations satisfaites et tonitruantes.
Du côté de la table où les femmes s’étaient assemblées, les mots portaient davantage sur les enfants, le mariage entre cette jolie fille de St-Phéliset et ce garçon libertin de Tarnac, on prédisait un futur peu joyeux pour le jeune couple. Mme Guise ne participait absolument pas à ces histoires, peut-être parce que ça ne l’intéressait pas, à l’évidence parce qu’elle n’osait pas prendre la parole en public. Elle s’occupait de son filage en silence, écoutant, l’ombre d’un sourire aux lèvres. Derrière elle, assise sur le sol froid, Nivelle n’approchait pas les autres enfants. Ses amis à elle n’étaient pas là, Julie, Antonin, Geoffroy dormaient en ce moment même au fond de leurs lits ; elle ne se sentait pas d’humeur sociable ce soir-là.
Les lueurs rougeoyantes des flammes dessinaient des ombres dans la salle, on eût dit que ces silhouettes participaient elles aussi de la conversation avec leur présence flottante, presque rassurante. Nivelle regardait ces personnages muets contrefaire la pièce donnée par leurs pro-priétaires, comme dans un éternel spectacle qui s’inscrivait dans les murs pour toujours, du moins dans ses souvenirs d’enfant.
Elios s’aperçut de sa solitude ; délaissant la doyenne à son radotage continu, il interpella son élève. Les soirées passées l’un face à l’autre, tuteur et pupille, avaient tissé un lien entre eux, un cordon d’affection mutuelle qui s’épaississait avec le temps.
- Nivelle, tu t’ennuie ?
La petite fille se rapprocha du feu, observant les longues tirades de chaleur s’élancer vers le haut de la cheminée, vers le ciel.
- Un peu.
- M. Foursac raconte une histoire, juste là. Tu n’as pas envie d’écouter ? C’est la légende du grand renard qui avait semé la panique jusque chez les Centaures. C’est une belle histoire.
Il ne la regardait pas, tourné vers ses châtaignes qu’il retira enfin du feu et fit passer à la table des adultes par-dessus son épaule. Le plat traversa l’air sur cette courte distance, à l’aide d’une formule, sans doute, qu’il récita à voix très basse.
Nivelle releva son petit menton.
- Je suis grande, je n’écoute plus les histoires comme ça, je n’y crois plus.
- Bien sûr, bien sûr. Mais tu sais, même à mon âge on a besoin d’histoires. Qu’on y croie ou pas.
Elle haussa les épaules pour cacher sa curiosité naissante.
- Il y en a une que j’aimerais bien te raconter, pourtant –les grands yeux verts de la ga-mine se plissèrent- mais bon… tiens, une châtaigne ?
Nivelle saisit le fruit grillé de deux doigts seulement pour éviter de se brûler, mais elle gardait son visage rivé sur les rides d’Elios. Il était si grand qu’ainsi installé sur un ridicule tabouret, il était obligé de se plier en deux pour approcher son fin visage de la chaleur.
- Vous pouvez toujours commencer à la raconter, si ça ne m’intéresse pas, tant pis.
- C’est vrai. Tu es une grande fille après tout, tu n’es pas obligée d’écouter un vieillard jusqu’au bout.
Elle perçut bien l’ironie mais ne la releva pas, ce n’était pas le moment de se vexer si elle voulait pouvoir entendre son histoire un jour. Il serait bien obligé d’arrêter de taquiner son élève et de commencer son récit. En effet, Elios vit que le jeu avait assez duré. Il jeta un œil au visage si clair encore de Nivelle, qui cachait son tempérament et sa vraie nature comme un masque de carnaval dérobait l’identité des danseurs aux yeux du monde lors d’un soir inou-bliable. Et le lendemain matin, l’on découvrait des beautés plus ou moins accomplies ; sou-vent la surprise du soleil s’avérait aussi agréable que l’inconnue de la nuit... Un jour, Nivelle montrerait son véritable visage mais ce temps n’était pas encore venu… Il tourna à nouveau son regard vers le feu, le sérieux reprenant sa place habituelle dans sa voix sûre et douce :

* * *

« Mon histoire se déroule aux confins des temps, bien, bien avant qu’aucun de ceux dont nous ayons jamais entendu parler ne marchent sur notre terre. En revanche elle n’est pas si éloignée de nous dans l’espace car cette histoire s’est passée au pied des Monts Tannés, de l’autre côté du fleuve-frontière. En tout cas, c’est là qu’elle commence.
En ces temps reculés, les dures rigueurs de l’hiver s’étendaient des montagnes à toutes les campagnes environnantes, et la neige tombait plus intensément et plus longtemps encore qu’aujourd’hui. Les paysans avaient beau travailler d’avant le lever du soleil jusqu’après l’arrivée des étoiles, ils parvenaient à peine à extraire de la terre ce qu’il leur fallait pour sur-vivre. Leur vie se passait à ajouter les jours les uns après les autres, et ils ne voyaient pas plus loin que le lendemain. Leur seule satisfaction au milieu de cette misère, les seules choses qui leur permettaient de croire à l’avenir, étaient leurs Dieux, envers lesquels ils portaient une confiance totale.
Les Dieux vénérés par les hommes de cette période lointaine n’étaient pas des figures abstraites, des images peintes dans les temples et invoquées par les Druides, mais étaient bien réels et arpentaient la terre, se montraient aux peuples de temps en temps, lorsque l’espoir devenait leur seule raison de vivre. Parmi ces figures chaleureuses et immortelles, les Centau-res bien sûr occupaient une place de choix, mais aussi les Licornes, les Chimères, les Griffons et les Sphinx, et bien d’autres merveilleuses Créatures encore. Elles ne vivaient pas entière-ment au milieu des hommes, mais suffisamment près pour s’occuper d’eux quand le besoin s’en faisait réellement sentir. De cette façon, les êtres humains et les êtres de magie vivaient dans une sorte d’harmonie, une paix partagée et ainsi s’écoulaient les jours malgré le désé-quilibre évident : les hommes n’étaient pas vraiment heureux car ils avaient toujours peur de l’avenir, qui n’annonçait pour eux que mort et désespoir.
Ainsi donc, au milieu de ce monde à la dérive, qui ne connaissaient de lueurs de bonheur qu’à chaque visite de Centaure ou de Griffon, dans une ville au bas des montagnes, naquit un garçon, pauvre parmi les pauvres. Sa mère avait offert sa vie pour la sienne, quant à son père nul n’a su ni ne saura jamais qui il était.
Il grandit dans les rues, parfois solitaire, parfois au milieu d’autres enfants comme lui. Il n’acceptait l’aide de personne, car la Nature l’avait doté d’une fierté sans pareille, ainsi que d’une intelligence sans commune mesure. Malgré son jeune âge, il comprenait les choses de la vie bien plus rapidement qu’aucun homme mûr, il se rendait compte de la situation indi-gente dans laquelle il se trouvait et se décida bien vite à y remédier.
Je dis bien vite, mais les années parurent bien longues à ce garçon, fougueux, déterminé, et perpétuellement insatisfait. Ce désir de perfection le poussait toujours plus loin, toujours vers le meilleur de lui-même et il quitta sa ville natale pour la capitale à l’âge de dix ans. Il prit la route non pas seul mais en grande compagnie, car il avait réussi à entraîner à sa suite tous les garçons et les filles abandonnés, orphelins de chez lui. Ils l’avaient écouté car il par-lait de la plus belle façon du monde, ses mots résonnaient à leurs oreilles comme la voix de la sagesse et désormais ils l’auraient suivi n’importe où.
La petite troupe arriva à la capitale, bon gré, mal gré, ayant traversé le pays en ces temps parcourus de dangers en tous genres : bêtes sauvages, rôdeurs malveillants, brigands peu scrupuleux… Lorsqu’ils entrèrent dans la capitale –qui n’était alors évidemment pas ce qu’elle est aujourd’hui- ils attirèrent les regards : il n’est pas courant de voir sortir des champs une bande de gamins déguenillés, et il est plus surprenant encore de les entendre réclamer à manger et à se loger. En effet, notre petit héros conduisit ses camarades devant le palais du roi et parlant en leur nom sollicita de quoi les nourrir tous. Il parlait tant, et si bien, que le roi, impressionné par cette détermination et cette verve finit par lui accorder ce qu’il voulait bien que la solidarité fut en ce temps une vertu bien peu répandue. Il était déjà bien assez difficile de se nourrir soi, avant de se soucier des autres.
En plus de subvenir aux besoins du garçon, le roi se prit d’admiration pour l’enfant et souhaita l’avoir toujours auprès de lui, car il se rendait bien compte que son intelligence dé-passait de loin la sienne et même celle de tous ses conseillers. Ainsi, le garçon devint jeune homme, et le jeune homme devint adulte, protégé de la famine et de la misère grâce à cette royale amitié. Cependant autour du roi, peu appréciaient ce nouvel arrivant, et il dut faire face aux intrigues et aux complots ; mais il en triompha toujours et cela ne fit que renforcer son caractère et son influence.
En ces temps difficiles, les hommes n’avaient guère le temps de voir leurs cheveux blan-chir avant d’arriver à la mort : bientôt le roi quitta ce monde pour retourner à la Nature. Avant de partir il eût cependant eût une dernière pensée pour son protégé, désirant le mettre à l’abri des difficultés et des jaloux ; le roi légua le trône à cet enfant devenu homme, et nul ne pou-vait remettre en cause le testament royal. Notre homme fut donc couronné, et lui qui jusque là n’avait pas de nom prit celui d’Elyes. Dans cette ancienne langue alors parlée, cela signifiait « l’Ordonné ».

* * *

Nivelle secoua la tête.
- L’Ordonné ?
- C’est cela, dit Elios.
- Pourtant, je croyais deviner que… que c’était l’histoire de l’Unificateur, non ?
Elios acquiesça d’un signe de tête. D’autres gamins l’écoutaient à présent, et même les adultes avaient cessé leurs conversations, décortiquant des châtaignes en silence, captivés par cette histoire qu’ils devaient pourtant connaître.
- C’est l’histoire de l’Unificateur, mais en son temps, il s’appelait l’Ordonné. Elyes l’Ordonné, c’est ainsi. Les Prédicants ont déformé sa légende pour asseoir le pouvoir de l’Ordre. Je continue ?
- Oui ! s’exclamèrent les autres enfants, dont certains, les plus jeunes, commençaient à se balancer d’avant en arrière, fatigués.
- Alors je reprends.

* * *

Quand son autorité fut bien assise, que nul n’osa plus la mettre en doute, Elyes entreprit ce pour quoi il est devenu célèbre. Depuis toujours on lui avait dit que les Créatures magiques surveillaient les êtres humains ; matin et soir, tout autour de lui, on priait les Centaures et les autres d’accorder leur bienveillance à ceux qui les vénéraient, on invoquait leur bonté éter-nelle pour sauver un enfant malade ; et plusieurs fois par an de grandes cérémonies en leur honneur appelaient leur regard favorable sur les affaires humaines. Pourtant, Elyes ne contemplait toujours dans son royaume que misère et famine, désespoir et résignation. Mais il n’était pas homme à supporter la pauvreté et la mort, ni à rester sans agir. Il tenait les belles Créatures magiques responsables des catastrophes : puisqu’elles pouvaient apporter le bon-heur, si elles ne le faisaient pas il était simple de dire qu’elles autorisaient le malheur.
Son raisonnement paraissait intelligent, il est toujours plus d’adopter les voies tracées par d’autres –Elyes en l’occurrence- que de faire face à la tragédie. De plus, son don d’orateur, son charisme et sa gloire entamaient leur pente ascendante, il ne faisait que s’engager sur la voie de son apogée mais déjà il rayonnait de mille talents. Son peuple était prêt à le suivre où qu’il l’ordonne, comme plus tôt il avait entraîné une bande d’enfants nécessiteux sur les rou-tes.
Un Centaure qui, passant non loin de la capitale, entendit les cris de haine à l’encontre de ses semblables, voulut rencontrer le roi Elyes pour calmer sa vindicte et sa rancœur. Dans la ville les hommes ne s’écartaient déjà plus sur son passage, il n’y avait plus d’admiration et encore moins d’amour dans leurs regards. Une femme se jeta devant ses sabots, le suppliant de guérir son fils ; avant que le Centaure put agir d’une quelconque manière, la foule retira la femme de devant ses yeux et le pressa d’avancer. Elyes fut averti de sa venue, s’il lui organisa un accueil digne d’un humain de même rang, ce n’était guère digne d’une créature vénérée peu de temps auparavant par l’humanité entière. Le Centaure voulut s’indigner, mais si son pouvoir dépassait de loin celui du roi, son éloquence ne pouvait en rien se présenter comme rivale. Le Centaure aurait pu s’offenser de son insolence, de son arrogance et tuer le roi Elyes sur-le-champ, toutefois l’amour des hommes emplissait son cœur, et il décida de s’en aller pour conter à ses pairs ce qui se passait dans l’esprit des hommes et de quelle manière leur égard se métamorphosait en haine.
Cependant, Elyes était bien trop intelligent pour se lancer en guerre contre les Créatures magiques, certain que les pouvoirs de celles-ci s’élevaient trop au-dessus de lui et de son ar-mée. Afin d’améliorer les conditions de vie de ses sujets, et pour gagner encore en pouvoir et en or car c’était ce qu’il aimait le plus au monde il choisit de s’attaquer au royaume voisin. Ce royaume, à l’ouest, s’enrichissait davantage car les terres étaient plus fertiles. Comme eux ils vénéraient les Licornes, les Chimères, etc. Ce royaume ne s’attendait pas à l'agression et fut rapidement vaincu, les prisonniers de guerre furent mis en esclavage, et Elyes régnait désor-mais sur un territoire deux fois plus grand, deux fois plus peuplé. À partir de cette victoire, on nomma l’unification des deux royaumes Lysence –et l’on parle toujours de l’Etat de l’Est et de l’Etat de l’Ouest.
L’armée que pouvait réunir Elyes comptait deux fois plus de soldats à présent, et grâce à l’or de l’Etat de l’Ouest, il put acheter des armes nouvelles, plus fortes, à ses voisins. Il fut finalement prêt à chasser les Créatures magiques de Lysence.
Ainsi fut fait : les anciens dieux résistèrent comme ils le purent, mais les humains étaient bien trop nombreux et trop déterminés. Et puis, les Créatures n’aimaient pas tuer, ce n’était pas dans leur nature, leurs cœurs resplendissaient de pureté, construit uniquement d’amour… Beaucoup furent tuées, la plupart partit au-delà des mers et se réfugia dans un autre empire peuplé d’hommes, et seuls les Centaures, attachés à la terre de Lysence prirent la décision de rester bien qu’il leur fallut vivre cachés. Ils ne voulaient pas que soient totalement abandonnés les Lysentins…
Le roi Elyes l’Ordonné, surnommé par la suite « l’Unificateur » vécut un règne long et tranquille, les habitants gagnant petit à petit en richesse et en prospérité. Cependant, depuis sa mort