Baldur's Gate et Dragon Age | La Couronne de Cuivre
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La Grande Bibliothèque Impériale
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Vieux 21/10/2004, 17h21   #1
Cristal
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voilà un premier chapitre ! avis et critiques sont bienvenues ! bonne lecture

CHAPITRE 1 : LYS


L
e fleuve Indécent traversait la capitale de part en part, couleur terre, coupant la ville en deux parties égales. Il était utilisé comme décharge commune à tous, et malgré un vieux système d’égouts, il était constamment sale, et des formes repoussantes flottaient à sa surface.
Certains animaux tentaient d’y boire car il y avait peu d’autres sources d’eau, mais mouraient peu après, empoisonnés par les déchets des hommes.
La capitale du royaume de Philas, Lys, était très peuplée. Elle regroupait quasiment toute la population du pays, car hommes et femmes désertaient les campagnes où il était très difficile de survivre. Ils croyaient, à tort, que l’existence dans l’unique ville du royaume serait plus aisée, et quittaient leurs belles maisons aux toits de chaume, pour des cabanes branlantes à la périphérie de Lys, aux abords du fleuve.
Le climat chaud et sec qui sévissait dans tout Philas permettait aux relents du fleuve de s’étendre sur quasiment toute la ville, créant une atmosphère fétide, et presque irrespirable pour tout étranger ; les habitants de Lys s’y étaient habitués au fur et à mesure. Mais il n’y avait que peu d’étrangers s’aventurant à Philas, ainsi, personne ne se plaignait au roi. D’ailleurs, personne n’aurait osé réclamer quoi que ce fut au roi, de peur d’y laisser ses cheveux.
Le fleuve Indécent conduisait donc tranquillement son chargement d’immondices jusqu’aux égouts, sans que personne ne tente de l’en empêcher. Le bruit de l’eau se déversant dans les gigantesques canaux sinueux, sous la ville, arrangeait cependant certains Philois et Philoises : La résistance contre le régime du roi s’organisait minutieusement dans ces souterrains depuis près de trois ans, sous l’influence de la fille du roi elle-même.
La princesse, unique héritière du trône, Shade, avait les cheveux les plus longs que les résistants aient jamais vu. C’était une femme volontaire, qui ne connaissait pas de demi-mesure. Ses sentiments étaient entiers et elle était convaincue que ce qu’elle entreprenait était juste. Son rôle principal dans la rébellion était d’envoyer des propositions aux gouvernements étrangers susceptibles d’être intéressés par leur combat, ce qu’elle pouvait faire grâce à son importance politique en tant qu’héritière de Philas.
Elle était étrangement secondée dans sa tache par une Mèche Solitaire, autrement dit une mendiante, appelée Chelsea. Celle-ci cachait sa calvitie sous une grande kippa colorée, dont dépassait son unique cheveu, une jolie boucle blonde. Cette boucle était devenue le symbole de la résistance. Chelsea, qui était une grande meneuse d’hommes –et de femmes- mettait de son côté tout en œuvre pour limiter la pauvreté et les maladies dans la capitale. Elle était le ralliement des résistants, celle qu’ils avaient envie d’écouter et de suivre.
Les actions menées par Shade, Chelsea et leurs partisans visaient à sortir le royaume de la misère qui présidait au quotidien des deux tiers de la population. Elle s’était largement développée depuis l’arrivée du roi Ponz, le père de Shade, au pouvoir. À cette grande cause se ralliaient chaque jour davantage de sujets du royaume, et venant de toutes les classes sociales : beaucoup de Mèches Solitaires, des paysans avec leur coiffure fine, des bourgeois aux cheveux coupés en longs carrés, un autre noble dont les cheveux descendaient jusqu’au bas du dos, quelques artisans qui avaient la coupe au bol. Tous espéraient voir les classes sociales se rapprocher, se mêler, et cela ne pouvait se faire que lorsqu’on abolirait la magie courant dans le corps des Philois : celle de leurs cheveux.
Mais pour cela, il fallait des mages et aucun ne vivait dans le royaume de Philas. Les rois et leurs nobles avaient vite compris leur intérêt dans les chevelures ensorcelées. Ainsi les écoles de magies étaient détruites depuis des siècles et aucun mage n’avait le droit de passer la frontière sans une autorisation royale.
Ce jour-là, Shade avait réuni la centaine de résistants dans leur lieu de réunion habituel, les égouts, pour leur lire une lettre en provenance de Lomm, l’état le plus au nord des Contrées étrangères.
Chelsea, debout à côté de Shade sur une grande caisse de bois, demanda le silence à la petite foule. Shade avait sorti le parchemin arrivé le matin même. La princesse, avec ses longs cheveux –jusqu’aux pieds- bruns et son visage anguleux, ne manquait pas de charisme, mais à ce niveau-là, Chelsea était toujours la meilleure. La Mèche Solitaire, malgré son apparente timidité, attirait naturellement la sympathie du public, c’était pour cette raison que Shade ne pouvait se passer d’elle. Mais une certaine amitié était née entre les deux jeunes femmes.
Shade s’éclaircit la voix et commença son discours.
- Vous n’avez pas oublié que tous les assassins que j’ai employés pour tuer Ponz ont échoué et ont eu les cheveux rasés… fit la jeune femme d’une voix distincte. J’ai donc demandé au Gouverneur Gonun de nous envoyer des mercenaires car les Lommois sont réputés pour être les meilleurs guerriers du royaume.
- Mais pourquoi nous aiderait-il ? lança quelqu’un dans l’auditoire. Nos problèmes n’intéressent pas le reste des Sillages !
- Détrompez-vous, répondit la princesse en fixant celui qui l’avait interrompu. Nos mines d’argent intéressent énormément Gonun. Bien entendu, Ponz n’exploite pas ces richesses, ou pour son propre intérêt seulement… Et j’ai promis à Gonun que lorsque je serais sur le trône, le commerce pourra reprendre… Bref, j’ai ici la réponse du Gouverneur Lommois, et j’ai attendu d’être avec vous pour la lire. J’ignore encore si sa réponse est positive ou non. Cette lettre pourrait changer beaucoup de choses…

Un cavalier entra dans la capitale. Il se rendait au palais, mais celui-ci était au sud de Lys, et le jeune diplomate arrivait par le nord. Il devait donc passer par les quartiers périphériques de la ville, ce qui plut ni à son odorat délicat, ni à celui des naseaux de Franchise, son cheval. De plus, ceux qui habitaient ces baraquements voyaient très rarement des chevaux, et encore moins montés par un homme aux cheveux courts, attachés par un catogan.
Le jeune homme connaissait bien les mœurs de Philas, c’était essentiel en tant que diplomate. Il avait accepté cette mission auprès de Ponz, car la magie des cheveux Philois l’avait toujours intrigué. Il savait que, selon la classe sociale, leurs cheveux ne dépassaient pas une certaine longueur. À partir de l’âge adulte, ils ne poussaient plus. Il était impossible de les couper autrement qu’avec des outils magiques, que les Philois appelaient les Grands Outils –car ils repoussaient sans cela à l’identique en quelques chandelles. Seuls les juges et le roi en possédaient. D’ailleurs, le roi de Philas était appelé le Grand Coiffeur, car son verdict était considéré comme supérieur à celui de tous ses sujets.
Le cavalier qui montait Franchise savait aussi que, si on ne pouvait couper les cheveux des Philois qu’à l’aide des Grands Outils, il n’était possible de les rallonger qu’avec des greffes magiques. De même, seuls les juges et le roi pouvaient pratiquer.
Tous les badauds, avides de distraction et de mystère, qui le regardaient, avaient des cheveux qui couvraient rarement les oreilles. Le jeune diplomate ne cessait de se répéter combien ce pays était étrange.
Franchise, énervé par tous ces gens qui tentaient de le caresser, manqua de se cabrer. Le jeune homme resserra son emprise sur les rênes. Ce cheval était difficile à contrôler, il l’avait réalisé à ses dépens au cours de son voyage.
Le jeune homme soupira en pensant au destin de ces pauvres gens. Les personnes aux cheveux aussi courts, voire rasés, n’avaient aucune place dans la société de Philas. Ils ne pouvaient pas trouver de travail, nul ne voulait venir les soigner, et à moins d’accomplir une action héroïque, ils n’avaient aucun espoir qu’on leur greffe un jour des cheveux. Le cœur pourtant endurci du diplomate se serra un instant de pitié.
Il quitta enfin les quartiers pauvres de Lys pour entrer dans les petites rues sales et encombrées de la ville. Le jeune homme comprenait pourquoi peu de Philois se promenaient à cheval dans la capitale, sa propre monture, pourtant adroite et exercée, peinait à progresser. Il était soulagé d’avoir choisi d’arriver à une chandelle aussi tardive, personne ne traînait dans les rues, il n’aurait jamais pu atteindre le palais sans cela.
La puanteur qui venait du fleuve était telle que le diplomate se retint avec peine de prendre une pince à linge oubliée sur les fils qui traversaient les rues d’un mur à l’autre. Il se dit que, pendant la journée, cela devait être un festival de couleurs, avec tous les habits mis à sécher au-dessus des têtes.
Il mit pied à terre, et avança en guidant son cheval, le tenant fermement par la bride. Il arriva sur les quais, mais, ne voyant pas de pont, fut légèrement démoralisé d’être enfin si près du but, et de ne pas pouvoir l’atteindre. On aurait dit que tout était fait pour décourager les étrangers de s’aventurer dans Philas !
Il longea les quais, qui étaient plus spacieux que les étroites rues de la ville, à la recherche d’un endroit où traverser.
Soudain, le jeune homme s’arrêta, il ressentait une présence dans son dos. Il lâcha les rênes de Franchise, en espérant que celui-ci ne fuirait pas, dégaina son épée, et se retourna.
Les cinq voleurs qui le suivaient depuis un moment s’arrêtèrent aussi, surpris qu’il se soit rendu compte de leur présence. Ils croyaient pourtant avoir été discrets. Ils furent tout autant étonnés de voir que l’épée de leur future victime était parcourue d’étincelles bleues. Mais ils n’étaient pas assez éduqués pour savoir ce que cela signifiait : le jeune homme était un mage, plus précisément un Epéiste, et venait certainement du royaume de Disparate, loin au Nord.
- Donne-nous ton argent, et on te laissera partir sans dommages, gamin, menaça celui qui était probablement le chef de la bande.
C’était un homme d’une quarantaine d’années, pas très grand, barbu. C’était une Mèche Solitaire. Il avait d’impressionnant yeux verts.
Les cheveux de ses acolytes étaient attachés, symbole de leur choix de vie, le banditisme.
- Certainement pas, répondit le jeune diplomate.
Il les prit au dépourvu en attaquant le premier. À Philas, personne n’osait se battre seul contre cinq… les gens tenaient trop à leur misérable vie pour cela. Les voleurs se rendirent cependant rapidement compte qu’être plus nombreux ne suffisait pas forcément pour remporter un combat. Le jeune homme, avec sa science de l’épée et son agilité hors norme, les dominait complètement, d’autant plus que son épée lançait des rayons bleus, brûlant la peau de ses adversaires.
Franchise regardait son propriétaire se battre, et attendait un peu plus loin, sans vouloir se mêler au combat. Le diplomate avait déjà tué deux de ses ennemis, dont le chef aux yeux verts, quand un autre d’entre eux, en tentant de le désarmer, lui fit perdre l’équilibre. Le jeune homme resta une petite seconde vacillant sur le bord du quai, battant des bras. Puis tomba dans les eaux saumâtres du fleuve Indécent.
- Franchise ! Va au palais ! Au château ! cria-t-il avant de se faire emporter par le courant.
L’intelligent animal comprit l’ordre, et, comme à regret, tenta de trouver un bâtiment qui pourrait correspondre à un palais.
Le jeune homme se débattait entre les ordures qui naviguaient en sa compagnie dans le fleuve. Son sens de l’hygiène révolté, il faisait davantage d’efforts pour éviter tout contact que pour s’accrocher aux murs du canal. Il se rendit compte qu’il allait être entraîné dans les égouts. Ce qui arriva.
Sa tête heurta le fond des canaux, et il resta étourdi un instant. Il lui sembla entendre une voix de femme, pareille à celle d’un ange, bien qu’il eut davantage l’impression d’avoir atteint les enfers.
- À la princesse héritière du royaume de Philas : l’état de Lomm ne peut malheureusement pas mettre de mercenaires à votre service. Ce serait trop dangereux pour nous, et pour vous. Mais sachez cependant que nous vous encourageons dans votre combat qui défend de nobles valeurs morales et humaines. Notre soutien vous est toujours acquis. Laissez-nous cependant vous donner un humble conseil : peut-être serait-il plus sage d’attendre quelques années, d’être mariée et de monter légalement sur le trône. Sincèrement vôtre, Gonun Nunog, Gouverneur de l’état de Lomm, des Contrées étrangères. »
Des murmures indignés et étonnés suivirent la fin de la phrase. Le jeune homme était encore trop sonné pour avoir bien saisi ce qui se passait. Il essayait de se hisser sur l’un des trottoirs souterrains, mais son épée l’entraînait vers le fond, et son voyage dans le fleuve l’avait épuisé.
L’angélique voix lança d’un ton serein : « Ils ne savent pas que je ne monterais sur le trône qu’aux bras d’un noble, dignement choisi par mon père pour sa cruauté et sa bêtise. Je ne peux pas attendre la mort de Ponz sans réagir… Le temps est compté. »
Les autres approuvèrent. Puis un homme, ayant certainement aperçu un mouvement du diplomate dans son effort pour sortir du fleuve, cria :
- Là-bas ! J’ai vu quelque chose bouger !
Aussitôt, plusieurs personnes s’approchèrent du lieu où il se trouvait, et l’aidèrent à se hisser sur le trottoir, avant de le menacer d’un couteau sous la gorge.
- Qui es-tu ? Que fais-tu ici ?

Ponz observa la centaine d’hommes désignés pour cette mission spéciale. Le roi désirait mettre fin à cette « résistance » une fois pour toutes. Une poignée de ses sujets tentait de le renverser, et entendait pour cela éduquer les habitants de la capitale, les convaincre que les cheveux magiques formaient un système injuste et arbitraire. Il était tout à fait d’accord, étant le premier à s’en rendre compte, mais il était aussi le premier à qui cela profitait, car son statut ne pourrait ainsi jamais être remis en cause.
Mais ces « rebelles » étaient tellement persuadés de la justesse de leur combat, qu’ils ne s’étaient pas aperçus que, depuis peu, un espion du palais avait réussi à s’infiltrer dans leurs rangs. C’était sa première réunion ce soir. Il avait communiqué à Ponz leur lieu de rassemblement quelques chandelles plus tôt.
Ponz laissa un léger sourire filtrer son visage. Leur chef serait torturé et, bien entendu, ses cheveux rasés publiquement : l’humiliation absolue accompagnée d’une grande souffrance. Avoir les cheveux coupés était très douloureux… Tous les assassins qu’il avait tenté de lui envoyer avaient d’ailleurs subi ce traitement.
Le roi ne comprenait pas qu’on veuille lui tenir tête. C’était une entreprise très risquée, pour des chances de réussite raisonnablement inexistantes. En réalité, seuls des mages auraient pu faire échouer tout sur ce quoi il avait bâti sa fortune : les cheveux des Philois.
Cela faisait près de quarante ans qu’il était au pouvoir, et il lui restait encore une cinquantaine d’années à vivre. Car les Philois, malgré le climat insupportable de leur pays et leurs conditions de vies dégradantes, possédaient une espérance de vie étonnamment longue, qui intéressait les érudits de tous les royaumes. Ponz dirigeait son pays d’une main de fer, depuis qu’il avait perdu sa véritable main entre les bois d’un cerf, rencontré dans la Forêt des Novices, au sud du royaume. C’était cette même main qui caressait les concubines du palais, bien qu’il allait fêter ses soixante-dix ans dans quelques jours. Il ne pouvait pas rêver meilleur cadeau d’anniversaire que la fin des activités rebelles.
- Ils sont dans les égouts, annonça-t-il à ses hommes, mais n’essayez pas d’y entrer, ils connaissent les dédales des couloirs par cœur, alors que vous vous y perdrez. Non, il faut les faire sortir, comme le chasseur fait fuir un lapin de son terrier. Ils vous tomberont dans les bras, vous n’aurez qu’à les ramasser. N’oubliez pas, je veux leur chef vivant. Bien. Allez-y.
Sur cet bref discours, les soldats se mirent en route.

Le jeune homme se releva, toujours sous la menace de l’arme. Il n’avait absolument pas affaire à des anges mais bien à des êtres humains. Il se demandait ce qu’ils faisaient là, tout autant qu’ils l’interrogeaient sur les raisons de sa présence en ce lieu.
Une jeune fille, portant un étrange couvre-chef, dont dépassait une mielleuse boucle blonde, écarta les hommes grimaçants, et se posta devant lui. Elle ouvrit la bouche, mais recula finalement de quelques pas avant de parler, tant la puanteur qui couvrait le jeune diplomate était insoutenable.
- Quel est ton nom, et que veux-tu ? demanda-t-elle.
Avant de répondre, il ne put s’empêcher de remarquer qu’une petite lumière tournait autour de la jeune fille. Agacé, il suivait la lueur des yeux, et elle le remarqua.
- Gemme, dit-elle doucement d’une voix marquée, arrête.
La lumière se posa sur l’épaule de la Mèche Solitaire, et, à l’arrêt, se révéla comme étant une étrange créature, à moitié humaine, et l’autre moitié libellule, et cette femme-insecte avait de grands yeux violine qui fixaient le diplomate avec curiosité. Il reconnut cette créature, c’était une petite fée. Il avait cru savoir cependant qu’elles n’existaient que dans son propre pays…
- Maintenant, réponds, rappela sa propriétaire avec cette voix posée, à laquelle il fut forcé d’obéir, interrompant ses réflexions. Il regrettait cependant de ne pas pouvoir entendre de nouveau la voix d’ange –à moins qu’il ne l’eut rêvée…
- Non, je ne peux pas vous répondre, tant que je ne saurai pas où je suis, car révéler mon identité pourrait se retourner contre moi dans certaines circonstances.
La mendiante parut un instant décontenancée par une telle phrase, comme si elle n’en comprenait pas bien le sens. Puis la voix d’ange vint interrompre sa stupeur.
- Chelsea ! Alors, qu’est-ce qui se passe ?
- Suivez-nous, dit la dénommée Chelsea.
Il n’avait d’autre choix que de faire ce qu’elle ordonnait. Encadré par les quelques hommes venus le sortir de l’eau, il arriva dans une grande salle souterraine, entourée des canaux des égouts. La centaine de personnes présentes, debout devant une jeune femme montée sur une caisse en bois, tournèrent leurs regards dans sa direction.
Chelsea lui attrapa le poignet, et vint le poster juste devant celle qui paraissait être la meneuse de cette assemblée. Il se demanda pourquoi il avait accepté la mission de son roi. Aucun émissaire de Disparate, le royaume des mages, n’était entré dans Philas depuis plusieurs décennies, même avant l’ascension de Ponz au pouvoir. C’était un pays fermé, qui ne commerçait qu’avec trois des cinq états des Contrées étrangères, Lomm, Avog et les Pays de l’Est. Le jeune homme planta ses yeux vert-de-gris dans ceux de la jeune femme en face de lui. Elle ne pouvait qu’appartenir à la haute noblesse, avec des cheveux aussi longs. Elle détourna la tête.
- Vous pouvez vous disperser, lança-t-elle à son auditoire. Chelsea vous communiquera la date de la réunion suivante. Nous distribuerons les missions la prochaine fois. Maintenant, toi, dit-elle en s’adressant au jeune diplomate. Qui es-tu ?
Le jeune homme ouvrit la bouche pour répondre, il se sentait navré d’être dans un état aussi lamentable, quand une voix, amplifiée par l’écho des souterrains, retentit, le coupant dans son élan.
- Rebelles ! Les souterrains sont encerclés !
La panique gagna rapidement les résistants, qui étaient en train d’atteindre les voies de sortie.
Shade se tourna vivement vers Chelsea, comme pour lui demander comment agir. La mendiante la regarda d’un œil franc, réfléchissant. Elle se tourna d’abord vers le jeune homme.
- Si tu ne veux pas que les gardes t’arrêtent, tu ferais mieux de partir.
- Chelsea, fit Shade, agacée que la Mèche Solitaire ne lui ait pas immédiatement répondu, tu sais que les soldats ne vont pas faire de prisonniers, ils vont tuer sans se poser de questions ! Les seules personnes qu’ils voudront capturer seront… toi et moi…. les responsables.
- Raison de plus pour nous enfuir dès maintenant, sans attendre.
Gemme, la tache de lumière, bourdonnait autour de Chelsea, percevant la nervosité ambiante.
- Si je puis me permettre, risqua le diplomate du ton le plus détaché dont il était capable, je pense que les soldats vont vous cueillir à la sortie… Il n’y aurait pas plutôt des issues... secrètes ? discrètes ?
- Tu ne serais pas l’envoyé de Disparate qu’attend le roi ? demanda soudain la jeune femme aux cheveux longs.
- Tais-toi ! coupa-t-il rageusement.
Il comprenait qu’il avait débarqué dans le centre de la rébellion. N’avaient-ils pas pensé qu’il pouvait y avoir des espions du roi parmi eux ? Si jamais cette supposition s’avérait vraie, et que l’espion avait entendu les derniers mots de la princesse, jamais Ponz ne le recevrait ! Il n’avait jamais échoué dans ses missions en tant que diplomate. Ce n’était pas cette poignée d’insensés qui allait changer ça.
Il regarda tout autour de lui, plusieurs chemins étaient possibles pour sortir d’ici. Mais il ne savait pas lequel lui donnerait le plus de chance de ne pas être confronté aux soldats.
Chelsea vit son embarras. Elle lui prit le bras à nouveau.
- Je sais par où il faut passer. Shade, tu nous accompagne ?
- Non, je vais avec les autres. Personne n’est venu armé, sauf moi. Je dois aller essayer de sauver quelques-uns uns de nos compagnons.
- Ne fais pas ça ! Si tu es capturée, c’en est fini de la résistance ! Sans toi… rien ne tient debout ! C’est toi qui as…
- C’est bon, Chelsea. Je ne peux pas m’enfuir comme…
« Comme une Mèche Solitaire », allait-elle dire. Mais elle respectait trop la mendiante pour pouvoir terminer sa phrase.
Elle partit à la suite des autres rebelles, tout en sachant pertinemment que des soldats l’attendaient à l’air libre.
Chelsea lança un regard désespéré au jeune inconnu. Lui aussi avait une épée. Il secoua la tête. Si Shade était assez imprudente pour se jeter dans la gueule du loup, il n’allait sûrement pas en faire autant. La Mèche Solitaire comprit son refus silencieux, et, accompagnés de la femme-insecte, ils empruntèrent un passage connu seulement de la mendiante.
Ils retrouvèrent la surface, deux rues derrière le combat inégal entre les combattants de la résistance et les soldats du roi. Chelsea voulut aussitôt voir comment se déroulait la bataille, et le jeune homme la suivit, par curiosité. Il voulait voir de quelle façon la princesse –il avait reconnu le prénom de l’héritière- se débrouillait avec une épée.
Shade avait attaché ses longs cheveux en chignon, comme une hors-la-loi, et maniait l’épée d’une manière surprenante. Elle attaquait peu, car elle voulait défendre les rebelles, mais elle était seule contre cent et la technique et la virtuosité ne lui suffisaient pas. Le jeune homme se demanda où elle avait pu apprendre à se battre ainsi, c’était peut-être dans les Contrées étrangères car là-bas les femmes étaient initiées aux combats de la même façon que les hommes.
Shade tenait tête à quatre hommes à la fois, obligée de se protéger pour pouvoir porter secours aux autres ensuite. Ses compagnons s’étaient d’ailleurs pour la plupart enfuis dans l’obscurité ou gisaient à terre, parfois blessés, souvent morts. Les soldats se retournaient donc contre elle, et l’un d’eux lui cria, entre deux coups d’estoc :
- Tu es le… la chef de cette bande ?
Elle ne daigna pas répondre, et réussit à le tuer en lui tranchant la gorge. Mais pour un de tué, dix autres bondissaient sur elle.
- Tu n’as pas honte de ne pas l’aider ! glissa Chelsea au diplomate avec reproche.
- Ce serait du suicide, répondit-il froidement. Même si je n’avais pas des obligations envers mon souverain, je n’y serais allé pour rien au monde.
Elle le foudroya des yeux, choquée par sa réponse, puis reporta son attention sur le combat, subjuguée. Si des flots de sang n’entachaient pas les protagonistes, elle se serait cru à un ballet. Shade tournoyait entre les soldats, fendant leurs rangs, brillante dans cette lutte sans espoir. Chelsea se surprit à penser que la princesse aurait dû se détacher les cheveux pour livrer ce combat.
Mais Shade s’essoufflait. L’endurance avait toujours été son point faible. Un soldat la blessa soudain à l’œil droit. Elle poussa un cri et lâcha son arme sous la douleur. Elle tomba à genoux et porta les mains à ses yeux.
Le diplomate dut faire un réel effort pour ne pas s’élancer à son secours. C’était trop tard. Mais si Shade ne s’était pas trompée, les soldats voulaient l’avoir vivante. Il ne devait pas s’inquiéter –enfin, pas trop.
La princesse s’évanouit à la vue de son propre sang. Les soldats se regardèrent, étonnés d’une fin si rapide, puis l’un d’entre eux la prit dans ses bras pour la ramener au palais, pendant qu’un autre lui détachait les cheveux, afin d’avoir un indice sur son identité.
Celui qui tenait Shade manqua de la laisser tomber. Ils se s’étaient attendus à tout sauf l’héritière du trône. Elle qui se tenait toujours derrière le roi, qui ne les saluait jamais lorsqu’elle les croisait dans la cour du palais, mais toujours resplendissante d’une beauté singulière.
Ils hésitèrent un instant à l’amener jusqu’à Ponz. Malgré eux, ils ne voulaient pas qu’on lui fasse du mal. S’ils avaient su qui elle était, jamais ils ne l’auraient agressée.
Le diplomate comprenait leurs sentiments. Ces brutes avaient donc un cœur. Mais il savait par expérience que la peur de la punition serait la plus forte. Il se tourna vers Chelsea.
- Tu peux me guider jusqu’au palais royal ?
Elle regarda, incertaine. Elle lui avait fait confiance au premier regard, et vivait par conséquent son inaction comme une trahison. Mais ces yeux vert-de-gris la poussèrent à accepter la proposition. Gemme, son amie de toujours, s’était accrochée à la boucle qui sortait de sa kippa, et regardait le jeune homme d’un air songeur. Chelsea s’imagina au bras de l’émissaire, loin, à Disparate.
- C’est là ! s’exclama le jeune diplomate, en découvrant au coin d’une rue le gigantesque palais des rois de Philas.
Il allait presque y courir, soulagé d’avoir enfin atteint sa destination, mais Chelsea le retint, pour la dernière fois sans doute.
- Je ne peux pas m’approcher davantage, les Mèches Solitaires n’ont pas intérêt à être vues dans les environs du palais. Si tu en as l’occasion, envoie-moi un message pour me dire comment va Shade. Tu n’auras qu’à le donner à n’importe quelle Mèche Solitaire, tu demanderas « Chelsea la fée ».
Le jeune homme n’avait aucune difficulté à comprendre ce surnom. Il voulut lui sourire, mais elle était déjà partie, et sa luciole avec elle. Il avança résolument vers le palais, pressé de pouvoir se laver, et dormir.
Les hauts murs de pierre noire s’élevaient encore entre le jeune homme et son confort, mais les franchir ne serait qu’une formalité. Il interpella le garde de faction à la porte.
- Laisse-moi passer. Je suis un envoyé du roi de Disparate, ton roi m’attend.
- À cette chandelle-ci ? répondit le soldat. Ça m’étonnerait. D’ailleurs, je trouve que tu sens bien mauvais pour un ambassadeur !
- J’ai été attaqué par des voleurs… ils m’ont poussé dans le fleuve. Si tu veux une preuve, regarde ma bague. C’est le sceau de Theiss Rick, roi de Disparate. Pousse-toi, à présent.
Le garde ne put qu’obéir, et le jeune homme pénétra dans l’immense cour du château. Il passa devant une fontaine, qui montrait que ce palais était en réalité une petite ville, réservée aux nobles du pays, et qui était bien plus agréable que la véritable ville, de l’autre côté des murs. À cette chandelle-ci, tous dormaient, et il décida de trouver les écuries, où Franchise devait l’attendre, il se satisferait d’un lit de paille pour cette nuit. Il remarqua que les soldats venus anéantir les rêves de la résistance étaient déjà rentrés ; il en reconnut un qui dormait dans le déambulatoire qui cernait la cour.
Il retrouva les écuries à l’odeur, bien que la sienne lui collât aux narines, et repéra son bel étalon bai, auprès duquel il s’allongea tranquillement.

Elzear A’Lisandre infiltra le château facilement. Il n’avait qu’un but, tuer la princesse héritière de Philas, comme le lui avait ordonné son Maître. Elzear avait les traits fins, presque féminins, et un teint pâle à faire pleurer un mort. C’était pour sa discrétion et son savoir-faire sans égal que son Maître l’avait désigné pour cette mission très importante.
Elzear venait des Terres Impitoyables, un pays glacial plus au nord encore que le royaume de Disparate, le pays le plus au nord des Sillages en réalité. Les Terres Impitoyables étaient dirigées par des mages –comme leur puissant voisin- qui avaient formé une école appelée les Mages Noirs. Cette magie très puissante réunissait les pouvoirs des trois écoles de Disparate, cependant elle nécessitait du sang pour son exécution … Elzear ne pouvait donc que difficilement utiliser la magie noire pour assassiner sa victime. Mais son Maître l’avait choisi sur d’autres critères que le contrôle de la magie.
Elzear ignorait la raison exacte pour laquelle son Maître, le prochain ministre des Terres Impitoyables, l’avait envoyé tuer cette princesse, il ne faisait que deviner : Il savait que, depuis peu, toutes les écoles de magie des Sillages s’intéressaient au royaume de Philas à cause de leurs cheveux. Et la princesse voulait faire cesser cette magie… C’était une raison valable pour l’assassiner, aux yeux du mage noir.
Elzear avait escaladé les murs du palais royal. Personne ne l’avait vu, que ce fut de l’extérieur ou de l’intérieur. Il vit une grande cour, et vérifia que tous ceux qui s’y tenaient étaient bien en train de dormir –à Philas, on pouvait aisément dormir dehors, car les températures inconfortables de la journée se rafraîchissaient légèrement la nuit. Il désirait repérer une cachette pratique pour attendre et y passer la journée. Elzear était patient, minutieux. Il préférait connaître sa cible, comme s’il était son amant, préférait frapper plus tard, mais en étant sûr de lui. C’était pour cette raison qu’il n’avait jamais échoué.
Il voulut se déplacer pour s’installer dans l’abri qu’il s’était choisi, mais un homme entra dans la cour –par la porte.
C’était un jeune homme, grand, bien bâti, et Elzear vit à ses cheveux attachés en catogan qu’il n’était pas du pays.
Les yeux perçants du mage noir se portèrent attentivement sur l’épée qui pendait à la ceinture de l’étranger. Il reconnut aux signes gravés sur le manche que ce n’était pas une arme ordinaire… c’était celle d’un Epéiste ! Cet homme venait de Disparate. Elzear serra les dents. S’il ne faisait pas attention, le jeune Epéiste pourrait le repérer en un clin d’œil. Et sans la magie noire, Elzear ne ferait sûrement pas le poids.
Elzear attendit longtemps après que l’Epéiste fut sorti de la cour pour enfin oser bouger. Il s’enveloppa dans sa cape, qui lui permettait de disparaître aux yeux de tous, et s’installa dans sa cachette. Cette cape était le cadeau de son Maître lui avait donné lors de la fin de ses études de mage noir.
Il n’oubliait pas la princesse.
Il fit le décompte des jours ; il ne lui en donnait pas plus de cinq.
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15 mai - 1er juin : internet par très grande intermittence ... !

Les Trois erreurs de la Reine
Les Sillages
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Vieux 21/10/2004, 18h12   #2
Garance Trégastelle de Lumenis
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Avis et critiques ? LA SUITE !!!!

1er bon point (à mes yeux) : originalité des éléments, comme les 'cheveux magiques' par exemple.
2e bon point (mais c'est très relatif), le style et l'orthographe réellement corrects, chose que j'apprécie et que je croyais avoir perdu en voguant sur l'internet. (bien sûr, j'ai d'autres exemples, mais ils sont rares).

A suivre, j'espère, vu que c'est le premier chapitre...
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Vieux 23/10/2004, 18h57   #3
Cristal
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merci beaucoup ! :happy:
Vi, pour l'orthographe je fais attention, je corrige un maximum avant de mettre un texte sur internet ! (même si il ya des fautes qui peuvent m'avoir échappé... ) et pour le style, ben... c'est à chacun de juger
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Vieux 23/10/2004, 19h42   #4
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Cristal, je t'adore !!! Deuxième roman qui s'annonce déjà très bien. Original. Je n'ai pas de critiques négatives.

Kerdän, je te conseille d'aller lire Les Trois Erreurs de la Reine, si ce n'est déjà fait. Le lien est dans la signature de Cristal.
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Vieux 24/10/2004, 18h44   #5
Cristal
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merki !!! :happy: (et un lecteur fidélisé, un ! looool :love: )
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Vieux 24/10/2004, 19h07   #6
Luthien, Membre des Guildes de Manost
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Très bien écrit, captivant et original. Si ça tiens dans la longueur, ça devrait tout à fait le faire. Je lirai la suite avec intérêt. Voir ce que les autres font, même si c'est différent est toujours très enrichissant.

Luthien
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Tire du passé les enseignements de tes erreurs, et vis au present. Mais toujours dans l'optique d'un avenir.
Comme tout un chacun, je suis le chef-d'oeuvre de toute une vie, la mienne.
Un jour je serait morte et tout cela n'aura servi a rien.
Ma biographie rp
Qui suis-je? Question existantielle...
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Brand pièce de théâtre. La scène 4 attend vos commentaires...
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Vieux 24/10/2004, 21h15   #7
Garance Trégastelle de Lumenis
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Je t'encourage vivement. J'espère que grâce à ma modeste participation on sera plus que les quatre fidèles des "trois erreurs", que soit dit en passant je n'ai que commencé, mais que je continuerai dès que j'aurai le temps.
Ma lecture t'est acquise.
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Vieux 25/10/2004, 11h07   #8
Cristal
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merci beaucoup pour vos avis ! c'est toujours encourageant de savoir qu'on a quelques lecteurs!

voilà le chapitre 2 :

CHAPITRE 2 : Lié


Shade ouvrit un œil. Elle se dressa sur ses coudes et observa tout autour d’elle ; sa vision était floue, trouble mais elle s’aperçut qu’elle était dans ses appartements. Quelqu’un à sa droite la força à se rallonger. La princesse dut tourner la tête pour se rendre compte que c’était un médecin. Elle se passa la main sur l’œil droit, pour tenter de comprendre pourquoi elle ne voyait rien de ce côté-là, mais le médecin l’arrêta dans son geste.
- Ce n’est pas encore tout à fait cicatrisé, n’y touchez pas, Altesse.
Elle ne supportait pas qu’on lui ordonne ce qu’elle devait faire, et tout particulièrement lorsqu’elle ne savait pas de quoi on parlait. Elle lança quelques mots acides au médecin, et voulut se lever d’un mouvement brusque, mais il l’en empêcha à nouveau.
- Restez allongée encore un moment. Vous avez perdu beaucoup de sang. Vous ne pourrez vous lever que dans quelques chandelles, Altesse.
Elle se résolut à lui obéir, il était vrai qu’elle était fatiguée. Mais elle ne pouvait s’endormir sous l’œil d’un personnage aussi désagréable.
Shade se souvint soudain de ce qui lui était arrivé ; l’arrivée du diplomate pendant la réunion, le soldat criant dans les souterrains, la panique, la fuite, la bataille, le soldat qui lui avait… crevé l’œil.
Immédiatement, elle porta la main à son œil droit. Elle n’avait plus rien à cet endroit, ni cils ni sourcils, et plus d’œil, mais à la place une cicatrice qui lui balafrait le visage du bas du front jusqu’au haut coin de sa lèvre.
- N’y touchez pas, Altesse, répéta le médecin.
- Apportez-moi un miroir, rétorqua-t-elle.
Le médecin, habitué aux ordres, fit ce qu’elle demandait, et lui amena une petite glace dont le cadre était incrusté de petits diamants. Il ignorait tout des activités nocturnes de la princesse –seuls le roi, elle-même et la juge qui allait lui couper les cheveux pouvaient dire pourquoi il lui manquait à présent l’œil droit. Elle, en revanche, avait bien conscience du contraste existant entre ses idées de justice et son mode de vie ; même Chelsea, avec toute son imagination, n’aurait pu rêver un tel luxe.
Elle tenta d’ignorer les diamants qui lui aveuglaient son œil restant et constata les dégâts : la cicatrice ne la défigurait pas tant qu’elle l’avait cru lorsqu'elle l'avait parcourue des doigts. Cela arrondissait ses traits durs, et son étincelant œil noir attirait d’autant plus l’admiration qu’il trônait désormais seul sur son visage. De même pour son sourcil fin et élancé. Mais cette physionomie sauvage contrastait avec ses longs cheveux bruns. Elle se voyait plutôt avec les cheveux courts d’une aventurière sans caste…
- Va chercher Anh et dis-lui de venir me voir, dit Shade au guérisseur. Et quand elle sera là, sors de la pièce. Je t’appellerai si j’ai besoin de toi.
Le médecin fut prêt à répliquer qu’il n’avait pas qu’elle qui nécessitait son attention, il ne voulut pas toutefois contrarier la princesse héritière. Si le fait qu’elle supportât votre présence n’était pas attrayant, être en disgrâce auprès de son Altesse n’était pas imaginable. Shade avait déjà envoyé plusieurs nobles en dépression nerveuse par ses remarques désobligeantes, venimeuses, qui arrivaient délibérément au mauvais moment, et qui pouvaient réduire en quelques jours une réputation durement acquise au cours du temps. Tout cela parce qu’ils lui déplaisaient.
Le médecin salua et sortit des appartements de la princesse pour aller chercher Anh, la juge du palais.
Shade savait que, si jamais elle réussissait à former une nouvelle rébellion, elle n’aurait plus jamais le charisme nécessaire pour mener une véritable révolution. Elle devrait s’appuyer davantage encore sur Chelsea, rester dans l’ombre, dicter les discours à la mendiante qui les répétait à sa manière. Mais tout cela dépendait de ce que Ponz allait faire d’elle.
Shade espérait que, d’une certaine manière, son père serait fier de ce qu’elle avait accompli. Il voyait à présent ce dont elle était capable, elle était aussi entreprenante, volontaire que lui. Elle était prête à prendre le pouvoir, quitte à le tuer. Elle s’attendait presque à ce qu’il la félicite. D’un autre côté, elle était consciente qu’il la considérerait maintenant comme une menace… mais il n’avait pas d’autre héritier qu’elle. Elle se demanda si elle n’avait finalement pas fait tout ça que pour attirer l’attention de son père.
Ponz ne s’était jamais intéressé Shade, unique fille de son épouse légitime –laquelle était morte des suites de l’accouchement. Il s’assurait seulement qu’elle était bien traitée et éduquée selon ses propres principes de cruauté et de désordre. Seulement, son absence avait empêché ces semences de se développer dans la conscience de Shade. Elle n’avait hérité de lui que son orgueil démesuré et son autorité naturelle.
Le roi dirigeait l’état en fonction de ses envies de luxe. Il s’enfermait dans son château, n’accordait que peu d’attention au reste du royaume. Pour cette raison, Lys se dégradait de jour en jour, les maisons étaient parfois en ruine, et nul ne se préoccupait de les restaurer. En matière de politique extérieure, il n’admettait que de très rares contacts avec les autres pays des Sillages, mais faisait des exceptions pour le Gouverneur d’Avog. Ponz et lui étaient de très bons amis. Shade ignorait à quand remontait cette amitié, mais elle semblait très profonde. Le gouverneur d’Avog fournissait le palais en courtisanes, et c’était avec elles que le roi de Philas passait la plupart de son temps. De sorte qu’il avait des enfants un peu partout dans le palais, et dans le royaume. Mais Shade était la seule à pouvoir prétendre monter sur le trône.
Anh entra, accompagnée justement par l’un des demi-frères de la princesse, un qui était né quelques jours après elle. Le roi s’était préoccupé du bien être de Tap-tap car il était le fils d’une de ses favorites. Il avait par conséquent bénéficié de la même nourrice que Shade, et la princesse lui portait une grande affection.
Malheureusement, les enfants bâtards, qu’ils fussent de sang royal ou non, n’avaient pas les cheveux plus longs que ceux des paysans, et Tap-tap coiffait les siens en brosse. Anh, en tant que juge du palais, avait natté les siens en une tresse épaisse qui lui arrivait au-dessous des omoplates.
- Bonjour, Altesse, dit-elle avec un sourire compatissant. Je suis ravie de voir que tu vas mieux… On ne pourra rien faire pour ton œil ?
- Je suppose que non, ou le guérisseur aurait déjà essayé. Seule la magie pourrait…
Elle se souvint qu’un homme avait troublé la dernière réunion des rebelles : un envoyé de Disparate… certainement un mage. Quoiqu’elle avait entendu dire que la population de non-mages augmentait étonnamment vite, dans ce royaume considéré comme le berceau de la magie.
- Pourquoi voulais-tu me voir ? demanda Anh, interrompant le cours des pensées de la princesse.
- Je veux savoir ce que mon père a décidé me concernant. Je sais qu’il ne va pas me faire raser la tête, il ne peut pas : je suis son héritière. Mais il ne va pas laisser mes cheveux intacts pour autant. T’a-t-il demandé une longueur particulière ?
- Oui, répondit Anh tristement en s’asseyant sur le fauteuil laissé vide par le médecin, pendant que Tap-tap se posait sur le lit de sa sœur de lait, il veut te raccourcir la longueur de deux grades.
- Deux grades ! s’exclama Tap-tap scandalisé.
Shade grimaça aussi à l’idée de voir ses cheveux arriver au niveau de ses fessiers. Tap-tap avait le don de lui insuffler une certaine joie de vivre. Il l’apaisait, grâce à lui, elle oubliait de se prendre au sérieux.
- Tu essaieras de ne pas trop mal m’arranger, fit Shade à Anh.
- Bien sûr ! la rassura celle-ci. Tu sais, on m’appelle juge, mais en réalité je ne suis qu’un bourreau. Je ferais mon possible pour rendre ton châtiment moins dur. D’ailleurs, Ponz veut te faire subir autre chose que cette humiliation…
- Je crois deviner… la devança Shade. La « robe des belles condamnées », n’est-ce pas ? Ça ne m’étonne pas. Il aime mettre les gens en cage.
Tap-tap regarda les deux femmes d’un air inquisiteur. Il ignorait ce que pouvait être cette robe. Sa demi-sœur comprit sa question muette et entreprit de lui expliquer la fonction du vêtement : il était utilisé pour les femmes nobles ou de sang royal. Au lieu de les mettre en prison, on les forçait à mettre un vêtement dont les manches se rattachaient au corps de la robe. Ainsi, elles ne pouvaient plus bouger les bras et, privées de liberté, quelqu’un se chargeait de tout faire à leur place, les surveillant par la même occasion.
- C’est une idée étrange… malsaine même, commenta Tap-tap, qui sentait le rouge lui monter aux joues. Il était indigné rien qu’en imaginant Shade prisonnière de cette façon.
- Mais, reprit-il, une robe, c’est facile à déchirer, à couper… Je pourrai le faire sans que personne ne s’en aperçoive.
- Attends de voir qui est-ce que le roi aura choisi comme chaperon pour la princesse ! fit Anh pour le mettre en garde. Tu sais, continua-t-elle en s’adressant à Shade, je pense que ton père est d’autant plus contrarié que ton procès se déroule juste le jour de sa fête d’anniversaire.
- Je l’avais oubliée… murmura Shade en s’asseyant sur le bord de son lit.
- Tu t’attendais à ce que le roi soit plus sévère ? demanda Tap-tap.
- Je ne sais pas. Je pense qu’une justice équitable m’aurait punie plus durement encore. Une vraie justice n’aurait pas pris mon statut de princesse en compte. Il paraît qu’à Disparate, c’est ainsi que ça marche.
- Pour une fois, je suis content de ne pas vivre dans un royaume libre… fit le fils bâtard d’un ton rêveur.
Ils restèrent tous trois silencieux un moment. Anh déplorait que Shade ait perdu un œil, elle la trouvait si belle avant, fière et intouchable. Elle apparaissait maintenant à la fois plus fragile, mais aussi plus ombrageuse.
Ce fut la princesse qui brisa le silence.
- Tap-tap, tu sais qu’un émissaire des mages est arrivé hier soir ? Quand doit-il être reçu par Ponz ?
- Bientôt… dans moins d’une chandelle je pense. Pourquoi ?
- Tu lui diras de passer me voir après sa rencontre avec notre père, s’il te plaît.
- D’accord.
Il se pinça les lèvres brusquement, comme assailli par des pensées douloureuses.
- Qu’as-tu ? demandèrent en même temps les deux femmes, en se jetant un coup d’œil complice.
- Rien à vois avec ce dont nous parlions : j’ai découvert… enfin, j’ai surpris une conversation… C’était inquiétant. Vous savez bien sûr qui était roi avant Ponz…
- Le roi Flesh, mon grand-père, pourquoi ? répondit rapidement Shade, qui ne voyait pas où il voulait en venir.
- Et vous saviez que Ponz n’était pas son fils ?
Sa question n’obtint pas réponse, et il n’en attendait d’ailleurs aucune.
- N’importe quoi ! D’où vas-tu imaginer ça ? l’interrogea Shade. Bien sûr que Ponz ts le fils de Flesh Des dizaines de nobles encore vivants ont été témoins de sa naissance !
- Je tiens ce que j’avance de la bouche même du roi…. que j’ai entendu au détour d’un couloir. Il était ivre, hier soir, il parlait à une courtisane. Elle n’a rien compris, elle était aussi éméchée que lui. Attends, ne m’interromps pas à chaque fois ! Il a dit mot pour mot, « Ils ont tous cru que j’étais le fils de Flesh… alors que je n’avais fait que prendre la place de ce fils… avant, je n’étais qu’un voyageur sans le sou ! mais j’ai fait une bonne rencontre ! » J’ai attendu d’en apprendre un peu plus, mais ils sont entrés dans les appartements de Ponz.
Anh et Shade restèrent un instant abasourdies devant cette révélation. Mais la princesse s’en remit aisément.
- Il était saoul ! Il disait n’importe quoi ! D’ailleurs, c’est impossible, cette histoire : de voyageur Ponz n’aurait pu devenir roi sans se faire greffer des cheveux, or aucun Greffier n’aurait pu lui en greffer autant !
- S’il avait de l’argent, il pouvait acheter autant de cheveux que nécessaire, intervint Anh. Et un mage a le pouvoir de faire pousser les cheveux des Philois…
- Et ressembler au fils de Flesh ? protesta violemment Shade. Les cheveux, pourquoi pas, mais lui ressembler ! Il ne suffisait pas à Ponz de tuer l’héritier, mais pour le remplacer, il devait bien avoir la même tête !
- Encore les mages… marmonna Tap-tap, qui regrettait à présent d’avoir parlé et d’avoir mis sa demi-sœur dans un tel état.
- Mais vous voyez des mages partout ! Il n’y a pas de mages à Philas ! s’écria Shade, qui se leva d’un bond et qui était maintenant tout à fait en colère. Tap, va parler à l’émissaire de Disparate pour moi, et vous, Anh, nous nous revoyons au procès !
Ils s’en allèrent sans un mot, ils savaient qu’en ces moments-là, se taire était la meilleure solution.
Shade s’allongea aussi brutalement sur son lit qu’elle s’en était levée. Cette histoire ne lui plaisait pas du tout. Elle signifiait qu’elle n’était pas l’héritière, qu’elle n’était pas de sang royal… Tap-tap se moquait, lui, de ces considérations. Il n’était jamais qu’un bâtard.
Elle devait trouver un moyen d’en savoir davantage.

L’envoyé du roi Disparate avait enfin pu se laver et s’habiller convenablement. Il soupira d’aise. Depuis la capitale de son royaume, Espoir, jusqu’à Lys, il avait voyagé plus de deux semaines à cheval, et en prenant le chemin le plus court. Il était habitué à ces longs trajets, sa jeunesse et son entraînement empêchaient les courbatures de l’assaillir, mais la fatigue se faisait ressentir quoi qu’il arrive.
Ponz allait bientôt le recevoir, il n’avait pas le temps d’aller vérifier si Franchise était nourri convenablement. Il surveilla son allure dans l’immense glace ornant la chambre qui lui était prêtée. Il savait qu’il ne pourrait jamais dompter ses cheveux, mais ce n’était pas très important. Il était étranger, les Philois ne feraient aucune remarque sur la crinière blonde qui trônait sur son crâne. Il desserra légèrement son col, à la mode de Disparate. Il s’assura que sa ceinture tenait bien. Faire bonne impression dès le premier regard était important pour un ambassadeur.
Il se répéta les paroles de Theiss, son souverain. Le jeune homme n’avait rien oublié, il le savait.
Il se remémora son aventure de la veille. Une domestique lui avait appris quelques minutes plus tôt, pendant qu’il prenait son bain, que la princesse serait jugée aux alentours de midi. Elle avait aidé à soigner l’héritière et l’avait entendu de la bouche de Tap-tap.
Le jeune homme ignorait qui était Tap-tap mais la jeune servante lui ayant aussi annoncé que l’anniversaire du roi se fêtait le soir même, il préféra s’imaginer à quoi pouvait bien ressembler cet homme si tristement célèbre. Il avait soixante-dix ans, mais pouvait régner encore un demi-siècle, il était âgé, mais plaisait encore aux femmes, il était lâche, mais tous le craignaient.
Un majordome vint enfin le chercher pour l’introduire dans la salle du trône. Nerveux, le jeune homme décontracta ses membres encore fatigués. En traversant la cour pour rejoindre l’aile royale du palais, il crut ressentir une présence magique, presque maléfique. Mais il mit cette impression sur le compte de l’épuisement et continua son chemin sereinement.
Il arriva enfin devant la double porte, le dernier obstacle avant l’accomplissement de sa mission pour Theiss. Le majordome entrouvrit l’une des portes et l’annonça en tant qu’émissaire, puis le fit entrer, et referma la porte derrière le jeune homme.
Ponz était assis au fond d’un trône surélevé par rapport au sol, de l’autre côté de l’entrée de la salle. Celle-ci était gigantesque, telle une nef de cathédrale, et un tapis rouge guidait les visiteurs jusqu’où siégeait le roi. Le jeune homme suivit ce chemin couleur de sang, avec l’intention de s’arrêter à quelques pieds du roi, mais un des soldats l’arrêta à vingt pieds du trône. Le jeune homme remarqua qu’encore sept autres soldats étaient dans la pièce.
- Présente-toi, ordonna Ponz.
- Je suis Lié Artis d’Owoon, envoyé de sa majesté le roi Theiss Rick de Disparate. J’ai de sa part une proposition à vous délivrer.
- Lié d’Owoon… répéta Ponz. Je t’écoute.
Sans hésitation, Lié récita ce qu’il avait à dire. Le sens de ces paroles prenait une ampleur différente maintenant qu’elles étaient reçues par leur destinataire :
- Le roi Theiss veut vous rappeler le marché qui vous lie. En vertu de votre engagement, mon souverain désire que vous laissiez un groupe de mage venir étudier la magie naturelle des Philois, et si les mages de Disparate trouvent assez de volontaires, les laisser fonder une école.
Ponz l’interrompit.
- Theiss Rick est un Vendangeur, n’est-ce pas ? demanda-t-il.
- C’est exact.
- Et tu es un Epéiste ?
Etonné que ce roi puisse déchiffrer les runes Epéistes sur son arme, Lié ne répondit pas immédiatement, puis acquiesça.
- Un Vendangeur aurait envoyé un ambassadeur Epéiste ? Cela me semble… étrange, anormal, déclara Ponz en détachant lentement les mots. Je croyais que les trois écoles de Disparate étaient en guerre ouverte pour le pouvoir…
Comment dire au roi de Philas que Theiss avait pris Lié en telle amitié que, malgré la formation Epéiste du jeune diplomate, Theiss lui avait lui-même enseigné la magie des Vendanges… ? C’était un secret entre le roi de Disparate et le jeune homme. Lié ne pouvait révéler cela. Il décida de jouer sur la subtilité.
- En réalité, sire, ce sont les Epéistes et les Narcissiques qui luttent pour le pouvoir. Les Vendangeurs sont pacifiques dans leurs principes… ils recherchent davantage l’unité des trois écoles.
- Très bien.
Ponz se tut, et Lié n’osa pas lui réclamer une réponse à son message.
Enfin, le roi prit la parole :
- Lié d’Owoon, je te laisse dix jours pour te reposer dans ce palais. Si l’un de mes soldats te rencontre passé ce délai, il t’abattra sur-le-champ. J’imagine que tu as compris la réponse à rendre à Theiss Rick : c’est non !
Lié ne put s’empêcher de remarquer un ton suspicieux dans la voix de Ponz. Se pouvait-il qu’un espion parmi les résistants ait aperçu l’ambassadeur des mages ? Lié se convainquit que non, car Ponz ne l’aurait pas reçu dans ce cas.
- Tu peux assister au procès de la princesse. Et tu es bien entendu invité à la fête, ce soir.
Lié le salua d’un léger signe de la tête et, sans un mot, sortit de la salle. Aussitôt qu’il eut franchi les portes, un jeune homme qui devait avoir son âge lui bondit dessus.
C’était certainement un domestique, car il avait les cheveux en brosse, ras au-dessus du crâne. Il était très grand, c’était presque un géant, avec une peau mate, mais en dépit de ses cheveux courts il n’était pas vêtu pauvrement. Lié, entraîné à cerner les traits de caractère principaux de ses interlocuteurs dès le premier coup d’œil, vit que le jeune homme lui faisant face était amoureux. Lié aurait pu savoir quelle était l’heureuse élue en utilisant ses pouvoirs de Vendangeur, mais il n’allait pas dépenser de l’énergie pour ça.
- Tu es le diplomate de Disparate ? demanda précipitamment le jeune homme.
- En effet, répondit calmement Lié.
- Je suis Tap-tap.
Lié se rendit compte que Tap-tap ressemblait étrangement à Ponz. Il ne mit pas longtemps à en déduire quel était le statut de Tap-tap dans le palais.
- Enchanté. Que me veux-tu ?
Lié voulait réfléchir à quel genre de marché Theiss pouvait avoir conclu avec un tyran tel que Ponz, et l’arrivée impromptue de Tap-tap l’agaçait.
- La princesse veut te voir.
Lié leva un sourcil. Shade ne l’avait donc pas oublié ?
- Très bien. J’irai dans ses appartements dès que je me serai occupé de mon cheval.
- Pardon ? s’exclama Tap-tap. Tu vas… faire passer ton cheval avant la princesse ? !
Il ne comprenait pas qu’on puisse même l’imaginer. Lié ne manqua pas de noter sa réaction précipitée, et devina ainsi de qui Tap-tap était amoureux. Mais si l’hypothèse d’un fils adultérin du roi était juste, Shade et ce jeune homme étaient frère et sœur… cela expliquait la tristesse qui animait les yeux de Tap-tap.
- Bien que je lui porte un profond respect, je ne peux pas aller voir l’héritière dès maintenant, dit Lié sans retenir un sourire amusé, j’irai la voir plus tard.
- Plus tard, ça sera trop tard, grommela Tap-tap qui voyait bien la gaieté de l’étranger, elle va devoir se préparer pour sa condamnation.
- Alors je…
Il s’apprêtait à dire qu’il irait lui rendre visite après le procès, mais il était trop curieux de ce qu’elle pouvait lui vouloir pour remettre l’entrevue à plus tard. Lié se rendit compte que Tap-tap le jugeait du regard.
L’Epéiste ressentit soudain fortement une présence magique dans le palais. Il se contracta. Un mage inconnu était un ennemi potentiel.
- Est-ce qu’il y a un mage dans le palais, à part moi ? demanda-t-il à Tap-tap qui l’observait toujours.
- Non, pas que je sache. Bon, tu veux que je te montre le chemin jusqu’aux appartements de la princesse ?
- Pardon ? Euh... oui, s’il te plaît.
Lié décida de se concentrer sur cette impression quand il en aurait le temps –et l’envie. Il savait qu’il ne devait pas prendre cela à la légère. Cependant, l’idée d’un mage clandestin dans le palais royal de Philas était tellement aberrante qu’il finit par se convaincre que ce n’était que la tension de la matinée qui faisait jouer son imagination.
Il suivit le grand Tap-tap dans le dédale des couloirs. Ceux-ci étaient construits en pierre blanche, et richement décorés de tentures, de tableaux. Lié aperçut le portrait du père de Ponz, le roi Flesh. Il y avait peu d’artistes à Philas, car ils n’avaient pas le droit de s’exprimer réellement, hormis le peintre officiel de la couronne… qui ne pouvait que peindre des tableaux représentant sa Majesté.
Quel marché Theiss a-t-il conclu ? Je suis certain que c’est une fraude… avec Ponz, il n’y a pas d’autre possibilité. Mais en quoi Ponz a-t-il eu besoin de l’aide d’un mage… du roi des mages ? … Theiss, qu’avez-vous fait ?
Cette question l’obsédait. Il vit ne pas que Tap-tap s’était arrêté et le bouscula. Il s’excusa rapidement, et ouvrit la porte à laquelle son guide s’apprêtait à frapper avec délicatesse. Lié ne prêta pas attention à l’expression embarrassée et choquée de celui-ci, et entra.
Il surprit Shade assise sur son lit en baldaquin, en train de se quereller avec le médecin, qui tentait désespérément de lui appliquer un baume sur l’œil droit. Enfin, ce qu’il en restait, c’est-à-dire une cicatrice. Le charme de sa voix disparaissait lorsqu’elle se mettait à crier, et Lié se demanda comment il avait pu être envoûté par cette… sorcière. Car c’était à quoi elle ressemblait, en agitant les mains dans tous les sens, menaçante, grinçante… mais vainqueure. Elle tourna aussitôt la tête dans la direction des deux jeunes hommes, et vit Tap-tap faire un signe disant qu’il ne contrôlait pas la situation. Elle le remercia d’un bref hochement de la tête, ils se comprenaient ainsi depuis toujours. Lorsqu’ils prenaient leurs leçons d’histoire ensemble, le précepteur les séparait et les installait chacun d’un côté de la salle de cours, ils n’avaient pas d’autre moyen de communication. Un furtif sourire éclaira le visage de la princesse à ce souvenir, mais elle revint rapidement sur terre, et congédia cruellement le guérisseur.
- Sortez ! Je parlerai de votre comportement à votre femme ! Puisqu’on raconte qu’elle vous bat le soir, peut-être finirez-vous par comprendre !
Il sortit de la chambre en courant presque, bien décidé à ne plus jamais revenir. Lié s’avança d’un pas vers la princesse. Celle-ci le foudroya du regard.
- On ne vous a jamais appris à frapper, à vous ?
Tap-tap, derrière le mage, l’approuva de la tête. Lié voulut un instant utiliser ses pouvoirs de Vendangeur sur l’héritière de Ponz pour lire ses pensées, mais se ravisa, et décida de jouer le jeu de l’hypocrisie. Il se devait d’user de ses talents diplomatiques.
- J’étais pressé de vous revoir.
- Vous n’êtes pas le seul dans ce palais à dire cela, mais cela n’empêche pas mes prétendants d’être polis, répliqua-t-elle, nullement démontée.
- Pourquoi m’avez-vous fait chercher ? demanda-t-il afin de changer de sujet, sentant que ce terrain-là ne lui était pas propice.
- Je veux savoir, commença-t-elle en se rapprochant des deux jeunes hommes, si vous êtes capable, grâce à la magie, de me rendre mon œil.
Lié savait que ce n’était pas là la véritable raison de cet entretien, cependant il soupçonnait Shade d’atteindre ses buts de manière détournée. Il répondit que la seule magie qui pouvait régénérer des membres perdus était la magie noire, qu’il ne pratiquait pas.
Elle retourna s’asseoir soudainement sur son lit, déçue par sa réponse. Shade imagina un instant atteindre la capitale des Terres Impitoyables, Vengeresse, dans ce pays où avaient été repoussés les redoutables mages noirs. Elle savait que ce n’était qu’un rêve, un espoir fou : la frontière des Terres Impitoyables était délimitée par un gigantesque fleuve, le Fleuve de Sang, et si jamais on arrivait à franchir ce dernier, il y avait encore derrière le terrible Désert d’Opale et ensuite, une chaîne de montagnes entourant la capitale. L’autre frontière du pays était bordée par la Mer des Incontinents. Prendre le bateau pour arriver jusqu’à Vengeresse, qui était une ville portuaire, était coûteux, et surtout dangereux. Les Terres Impitoyables étaient par conséquent un pays encore plus fermé de Philas, ses habitants n’en sortaient que très rarement, et on y rentrait plus exceptionnellement encore. Quant aux voyageurs ayant fait l’aller-retour, on les comptait sur les doigts d’une main pour toute la terre des Sillages.
Lié s’avança vers elle, et ce mouvement la ramena à la réalité.
- J’ai autre chose à te dire. Mais d’abord, comment t’appelles-tu ?
Elle eut un sourire bienveillant, en se rappelant de la difficulté qu’elle avait eu pour obtenir l’identité de l’émissaire. Encouragé, Lié se présenta, comme il l’avait fait devant le roi de Philas. Shade sourit encore, et lui avoua enfin pourquoi elle désirait le rencontrer.
- J’aimerais que tu ailles retrouver Chelsea. Tu lui diras que je suis en bon état, et tu lui feras un compte rendu du procès. N’oublie pas de lui dire de continuer à contacter de temps à autre les résistants, afin qu’ils ne nous oublient pas tout de suite, d’organiser dès qu’elle le pourra un rassemblement. Et, surtout, dis-lui de ne rien couper.
- Ne rien couper ? s’étonna Lié.
- Oui. Chelsea est la Mèche Solitaire de l’autre soir, tu te souviens ?
Il n’aurait jamais pu oublier les angéliques remontrances, et le sourire si innocent de la mendiante. Il sentit un mouvement de Tap-tap dans son dos. Le fils bâtard du roi était étonné de la requête de sa sœur de lait. D’ordinaire, c’était lui qui faisait le messager entre le château et la ville. Il était naturellement au courant des activités secrètes de Shade, et faisait lui-même partie de la résistance. Il regrettait amèrement de ne pas avoir été là le soir où elle avait perdu son œil, il aurait voulu protéger sa demi-sœur de tous les dangers. Mais Ponz l’avait retenu pour l’entretenir de son avenir… qui par ailleurs n’était pas brillant, à cause de sa coupe de cheveux trop courte pour même faire de lui un artisan.
Tap-tap chercha le reg